Les hommes se laissaient pousser les cheveux, les femmes enlevaient leur soutien-gorge et les pouvoirs, devant cet ébranlement des mœurs, desserraient leur emprise. Au début de la décennie 1970, les enfants du baby-boom de l'après-guerre avaient l'âge, l'énergie et le nombre pour revendiquer d'autres manières, y compris en politique. De Berkeley à Prague en passant par Paris et Berlin, ils disaient, chacun à leur façon, «démocratie». Trois dictatures, en Europe occidentale, allaient y succomber.

En Grèce, les colonels, qui avaient aboli en 1967 une monarchie constitutionnelle affaiblie, faisaient régner un régime militaire féroce; en Espagne, Franco résistait à la maladie, à la société et aux tentatives réformistes d'une élite catholique technocratique regroupée au sein de l'Opus Dei; et au Portugal, le successeur de Salazar pilotait une sortie mal assurée du régime corporatiste tout en essayant de garder les colonies africaines.

Dans ces trois pays, une jeunesse activiste s'impatientait. Quand elle n'était pas en prison, elle fomentait des projets de libération, jugeant insupportable ce que ses aînés avaient supporté. En moins de cinq ans, elle allait abattre les restes de l'idéologie fasciste qui avaient perduré aux marges du continent après sa défaite totale en Italie et en Allemagne.

Trente ans plus tard, on peut apprécier le résultat: une transition pacifique, mûrie de l'intérieur plutôt qu'imposée, et durable car solide sur ses bases.

Pourtant, pendant les années 1960, théâtre d'une formidable modernisation de l'Europe, ces trois pays ressemblaient à ce que l'on appelle aujourd'hui des Etats-voyous, régulièrement dénoncés comme infréquentables par les démocraties. Lesquelles les fréquentaient cependant, quoique mollement, sous le prétexte de la guerre froide, avec le slogan en usage: «Ce sont des salauds, mais ce sont nos salauds», c'est-à-dire pas ceux des Soviétiques. L'idée prévalait alors qu'un lâcher prise tournerait à l'avantage de l'opposition communiste, donc de Moscou. Dans le doute, les démocraties restaient prudentes. L'ingérence dans les affaires intérieures d'un pays, qui allait connaître ses premiers balbutiements vers le milieu de la décennie suivante avec la Charte d'Helsinki, n'était pas un instrument de politique étrangère. De Gaulle avait simplement fait connaître son refus absolu d'avoir l'Espagne franquiste au sein du Marché commun. L'association de la Grèce avec la CEE avait cessé dès l'arrivée de la junte au pouvoir et le Portugal n'était lié à l'Europe que par l'Association de libre échange.

Les Etats-voyous des marges européennes n'ont donc changé que par eux-mêmes, sous le poids de leurs propres contradictions.

En Grèce, plusieurs épreuves se conjuguent entre 1972 et 1974 pour débouter les colonels, qui culminent avec l'affaire de Chypre. Fin 1972, les prisons sont pleines et le mécontentement au plus haut. Georges Papadopoulos se fait nommer régent premier ministre dans un certain esprit de réforme. En août 1973, il lève l'état d'exception, proclame une amnistie, annonce des élections futures et une constitution pour «une nouvelle république». Il ne convainc pas les étudiants, qui occupent les universités pour «une nouvelle démocratie». Sans appui populaire, Papadopoulos est renversé par un coup d'Etat.

La junte qui reprend le pays dans le sang prépare en sous-main le rattachement de Chypre à la Grèce en faisant tomber son président, Monseigneur Makarios. C'est l'erreur. Les colonels ne sont pas de taille à affronter la crise internationale qu'ils ont déclenchée, dont le deuxième acte est l'occupation par les Turcs du nord de l'île. Mendiant le soutien de la droite pour défendre «la patrie en danger», ils font le lit des démocrates. Quand ils rappellent Constantin Caramanlis, le 24 juillet 1974, pensant qu'il est leur homme, ils signent leur arrêt de mort.

Aussitôt arrivé à Athènes, l'ancien premier ministre est pris en otage politique par un pays en liesse qui compte sur lui pour retrouver toutes ses libertés. Seule la gauche, soupçonneuse, le boude, à l'exception du Parti communiste dit «de l'intérieur» qui a rompu avec Moscou lors de l'intervention russe à Prague. Mais Caramanlis entend le message: six mois plus tard, il vient devant le peuple avec une constitution démocratique et républicaine qui lui vaut 70% de oui. Dès juin 1975, il demande l'adhésion de son pays à la Communauté européenne. En janvier 1981, le traité entre en vigueur.

A la même date, l'Espagne et le Portugal en sont presque membres. A Lisbonne, des capitaines d'active se sont emparés du pouvoir, en avril 1974, pour mettre fin aux guerres coloniales qu'ils jugent impossibles à gagner. A leur tête, le général Spinola rêve d'une association luso-africaine qui transformerait l'empire en une sorte de Commonwealth portugais. Mais lorsque les jeunes militaires débarquent dans les locaux de la police politique, la PIDE, pour en déposer le commandant, la population descend dans la rue, met des œillets au bout de leurs fusils, les acclame et les déborde. Ce n'est plus un coup d'Etat, c'est une révolution.

Les dirigeants sont envoyés en exil, les exilés reviennent, socialistes, communistes, gauchistes et avec eux toute l'Europe politique qui vient assister à l'avènement d'un nouveau régime dont la nature est disputée un an et demi durant. Les enjeux sont énormes et les jeux passionnés. La «révolution des œillets» suit d'un an la contre-révolution chilienne. Les Soviétiques ont des vues sur les colonies dont les nouveaux héros ont été formés à l'école marxiste clandestine des universités portugaises. Les Etats-Unis veillent à perdre le moins possible. Pendant dix-huit mois, une guerre sociale, une guerre idéologique et une guerre Est-Ouest combinent leurs épisodes sur l'espace restreint du pays le plus pauvre, le plus vide mais aussi le plus ancien du continent.

C'est un avocat, Mario Soares, qui lui fait la route par le centre gauche: beaucoup de libertés, toutes les libertés, un peu de socialisme mais pas tout le socialisme, beaucoup d'arrangements, avec les militaires, avec les communistes, avec l'Eglise. En été 1976, le régime est stabilisé, social-démocrate, les révolutionnaires se font élire à l'Assemblée de la République. C'était bien une révolution, mais démocratique. En 1977, la demande d'adhésion à la CEE est formalisée, l'argent arrive en pluie sur les villages en terre battue qui n'ont pas d'électricité. Les colonies sont libérées, c'est-à-dire abandonnées à des révolutionnaires désargentés, inexpérimentés qui ne savent rien encore des guerres civiles futures dont ils seront malgré eux les fauteurs.

Pendant ce temps-là, Franco est mort. Son système, qui a survécu à l'assassinat de son premier ministre, le général Carrero Blanco, par une bombe de l'ETA basque, et à ses absences pour cause de maladie, ne survit pas à son décès, en hiver 1975. Préparé pour la succession, le roi Juan Carlos de Bourbon prend le pouvoir d'une main ferme avec l'objectif d'amener l'Espagne dans la famille des monarchies constitutionnelles européennes dont le prince est le garant de la loi et non l'exécutant. Il prouve sa volonté démocratique en déjouant courageusement un putsch du colonel Tejero, puis laisse faire les partis. Tous jouent le jeu, y compris le Parti communiste, cofondateur avec l'italien et le français du courant eurocommuniste, lié marginalement encore par l'idéologie au parti soviétique mais décidé à poursuivre sa marche «à travers les institutions».

En 1978, quand Madrid demande à entrer dans le Marché commun, le libéralisme politique a gagné toute l'Europe occidentale. Une valeur a triomphé, qui mettra encore quinze ans à traverser le rideau de fer pour le rompre. La génération des jeunes de 1970 occupe maintenant le pouvoir dans nombre de pays, elle a coupé ses cheveux et s'habille chic. Aimant cette Europe qu'elle a contribué à agrandir, elle n'est cependant pas unanime à en exporter le modèle jusqu'en Irak!

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