Les chocs pétroliers de 1973 et de 1979 ont bouleversé l'économie mondiale. Cette décennie a surtout révélé le pétrole comme une redoutable arme politique aux mains des pays producteurs: pour affirmer leur positionnement idéologique, les Etats pétroliers, qui se trouvent principalement au Moyen-Orient, pouvaient agir sur les nerfs du système économique mondial en fermant les robinets d'or noir du jour au lendemain. Cette période fournit d'importants éclairages sur la politique étrangère suivie par Washington depuis face à l'Iran, l'Irak, l'Arabie saoudite et l'Afghanistan.

Les pays producteurs de pétrole contrôlent largement les prix du brut grâce au cartel de l'OPEP au sein duquel ils sont regroupés depuis 1960. L'Organisation des pays exportateurs de pétrole comprend onze pays: l'Arabie saoudite, qui détient à elle seule plus de 20% des réserves mondiales de pétrole, le Qatar, les Emirats arabes unis, l'Algérie, l'Iran, l'Irak, le Koweït, le Venezuela, la Libye, le Nigeria et l'Indonésie. Ensemble, ils extraient 40% de la production mondiale de brut, et détiennent pas moins de 79% des réserves de pétrole connues dans le monde.

La guerre du Kippour a provoqué le premier choc pétrolier. Le 6 octobre 1973, le jour de la fête juive du Yom Kippour, l'Egypte et la Syrie lancent une attaque surprise contre Israël. Cette quatrième confrontation israélo-arabe depuis la création de l'Etat hébreu intervient après l'écrasante défaite des pays arabes en 1967. En six jours, Israël avait arraché à ses voisins les territoires historiques de la Palestine (Cisjordanie, Gaza, puis Jérusalem-Est), le Golan syrien et le Sinaï égyptien. Avec l'aide soviétique, l'Egypte d'Anouar el-Sadate a réorganisé son armée et veut mettre fin au mythe d'invincibilité d'Israël en agissant de concert avec la Syrie et la Jordanie. Après une série de sérieux revers, Israël réussit à repousser ses agresseurs grâce à l'aide militaire américaine.

Cette défaite incite les pays arabes à user de l'arme du pétrole pour sanctionner les pays soutenant Israël. L'OPEP décrète alors une hausse de 100% du prix du pétrole et un embargo des livraisons vers les Etats-Unis, l'Afrique du Sud, les Pays-Bas et le Portugal, qui avaient soutenu Israël. En trois mois, les prix du baril sont multipliés par quatre, passant de 2,67 à 11,65 dollars. L'OPEP avait compris le poids politique et stratégique du pétrole, dont la flambée pénalisera les économies durant cette période de croissance économique. Les pays consommateurs découvrent que l'énergie a un prix, et en 1974 le monde plonge dans la récession. La très grande dépendance des économies occidentales au pétrole fait naître une forte inflation, un déficit commercial, une vague de chômage, et les cours de la Bourse de New York sont divisés par deux entre octobre 1973 et fin 1974.

En 1979, la Révolution iranienne déclenche le second choc pétrolier, qui fera passer les prix du baril de 13 à 32 dollars en deux ans. Le 16 janvier, le shah d'Iran quitte le pays, forcé à abdiquer. Le 1er février, l'ayatollah Khomeyni, guide spirituel des musulmans chiites, instaure une république islamique à Téhéran. Les responsables de la révolution décident de diminuer la production de pétrole, qui passe de 6 millions de barils par jour à zéro, faisant doubler le prix du baril en 1980. Or l'OPEP a aussi décidé à cette époque de réduire sa production, et début 1979, l'Arabie saoudite réduit de 10% sa production quotidienne. Avec la guerre entre l'Iran et l'Irak qui s'ensuit, l'offre mondiale se contracte à nouveau de l'ordre de 5 millions de barils par jour. L'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ne compensent pas le manque de production comme ils le feront dix ans plus tard lors de l'invasion du Koweït par l'Irak. Le prix du baril aura quasiment triplé entre le début de 1979 et la fin de 1981. En 1980, le monde replonge dans la récession, et l'inflation atteint en moyenne 11,5% pour les pays de l'OCDE.

Entre 1973 et 1980, le prix du pétrole aura été multiplié par dix. Ces embargos ont marqué une rupture des rapports de force traditionnels entre pays en développement et pays industriels. C'est aussi au début des années 1970 que les avoirs des sociétés pétrolières concessionnaires au Proche-Orient et en Afrique du Nord ont été nationalisés. Certains pays producteurs (Mexique, Iran), désireux de limiter les privilèges des grandes compagnies étrangères, ont entrepris la nationalisation des champs pétrolifères exploités sur leur territoire en annulant les concessions, ou réclamé, comme le Venezuela, un partage équitable des revenus. En Irak, la nationalisation de l'industrie pétrolière en 1974 place le secteur sous l'égide du Ministère du pétrole.

Les hausses du prix du pétrole ont révélé la dépendance des pays consommateurs (Etats-Unis, Europe et Japon) par rapport aux pays producteurs (75% de la production sont consommés dans des pays qui ne possèdent que 10% des réserves mondiales de pétrole). Ces chocs ont contraint les pays industriels à de profonds réajustements de leurs politiques énergétiques. Les pays importateurs ont pris des mesures visant à alléger la facture pétrolière par des économies d'énergie et en favorisant l'indépendance énergétique. C'est ainsi qu'en 1974 certains pays européens ont imposé l'interdiction de circuler ou la fermeture des pompes à essence pendant le week-end. C'est également à cette époque qu'a été lancée la lutte contre le gaspillage, en incitant, par exemple, à l'isolation thermique des habitations ou au développement de moteurs automobiles économiques en carburant.

D'autre part, les gouvernements ont favorisé d'autres formes d'énergie, en accélérant les programmes nucléaires ou en poussant à la recherche sur les énergies solaire, éolienne et géothermique basse et haute énergie. Grâce à ces politiques, la consommation mondiale de pétrole, qui avait culminé en 1979, a pu être réduite de 14% entre 1980 et 1984 dans les pays occidentaux.

Sur le plan géopolitique, les chocs pétroliers des années 1970 fournissent la clé pour décoder la politique étrangère américaine jusqu'à ce jour et les relations entre Washington et l'OPEP. Alors que le panarabisme avait constitué le principal axe de solidarité des pays arabes lors du premier choc pétrolier, cette force politique s'est essoufflée après la défaite de 1973 et avait peu de chances de redevenir assez puissante pour provoquer de nouveaux chocs pétroliers. En revanche, en 1979, il devenait clair pour Washington que l'intégrisme islamique émergeait comme une nouvelle force susceptible de menacer les approvisionnements pétroliers. Le rôle de l'Arabie saoudite dans la montée en force de l'islamisme a fait de l'OPEP, dont Riyad est le poids lourd, une cible de Washington.

On peut comprendre aujourd'hui l'invasion américaine de l'Irak en mars 2003 comme visant à affaiblir le rôle et l'influence de l'Arabie saoudite sur le marché international du pétrole, car elle aura à coup sûr des conséquences significatives sur l'avenir du cartel du pétrole. Selon un chroniqueur saoudien, Saleh Al Namla, cité par le Middle East Media Research Institute, «l'invasion de l'Irak implique la reconstruction des installations pétrolières modernes et une énorme capacité d'exportation; l'Amérique ne se contentera plus de déplacer des pions sur le marché international, mais en deviendra l'un des principaux acteurs. Cela implique le contrôle des quantités et du prix du pétrole, mais aussi la capacité à exercer son libre arbitre en frappant les pays [producteurs] de pétrole et en [provoquant] leur faillite.»

Le Dr Wadi Kabli, professeur d'économie internationale à l'Université du roi Abd El-Aziz, pense pour sa part que si l'Irak quitte l'OPEP et se met à suivre le mécanisme de l'offre et de la demande, la désintégration de l'OPEP et le retrait des autres pays de l'organisation s'ensuivra; «et ce sera la fin de l'OPEP».

Ces trente dernières années, le souci chronique des Etats-Unis pour leur approvisionnement en pétrole n'a fait que s'accentuer, pour culminer après les attentats du 11 septembre 2001. La superpuissance américaine s'est donc concentrée sur le contrôle politico-militaire des régions les plus riches en ressources d'hydrocarbures, soit le Golfe et la Caspienne, qui inclut l'Afghanistan. Les vulnérabilités révélées par les chocs pétroliers des années 1970 éclairent largement la carte géopolitique de l'énergie du XXIe siècle.

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