Printemps 1970. Jane Fonda, actrice sexy et épouse du cinéaste Roger Vadim, se réveille: elle vient de passer ses six ans de mariage à «dormir comme une souche». Vadim s'inquiétait: «Si seulement tu pouvais comprendre ce que tu veux et ce que tu es.» Désormais, elle sait, la nouvelle cendrillon: elle est une femme libre et elle veut la révolution. Elle pose sa fille Vanessa, 1 an, dans les bras de son mari et part, désormais brune et démaquillée, à la rencontre des Indiens, des Black Panthers, des GI's fuyant le Vietnam et des étudiants en révolte sur les campus. Et Vadim de commenter: «J'ai l'impression de jouer les nurses pour Lénine.»*

En Suisse et en France, le Mouvement de libération des femmes (MLF) vient de naître. L'année suivante, les Suissesses accéderont au droit de vote. Mais les nouvelles féministes ont d'emblée pris leurs distances avec les artisanes de cette victoire. Le 1er février 1969, grimées et costumées, elles ont bousculé la Journée du suffrage féminin avec un happening de rue. Attendre poliment qu'on nous octroie des droits politiques, ce n'est plus suffisant, disent-elles. L'oppression des femmes est aussi sociale, sexuelle, globale. Si possible avec humour: «Une femme sans homme est comme un poisson sans bicyclette.»

Une nouvelle urgence traverse le mouvement naissant: la réappropriation de son propre corps. Dans les innombrables centres-femmes, on apprend à manier le spéculum et à s'auto-ausculter avec un miroir. Dans Parole de femme, Annie Leclerc célèbre la beauté des règles, face à la mer, jambes écartées. Dans les soirées entre copines, l'orgasme est un sujet phare. «Mon corps m'appartient», disent-elles.

Les plus jeunes entrent dans la vie sexuelle pilule en poche: inventée en 1957, cette méthode contraceptive révolutionnaire devient seulement dans les années 70 un produit mieux dosé et de consommation courante. Déjà, les adolescentes trouvent ça tout naturel. Elles ne réalisent pas qu'une étape décisive vient d'être franchie dans l'histoire de l'humanité: la femme a acquis la maîtrise de la procréation, elle «a volé à l'homme le feu du ciel», dit la sociologue Evelyne Sullerot. Le XXIe siècle n'a pas fini de mesurer une des conséquences de ce bouleversement: le déclin de la figure paternelle.

Eté 1970. Contrairement à celui de Woodstock en 1969, le Festival de l'île de Wight est marqué par des débordements. Jim Morrison (The Doors) meurt cette année-là d'une overdose, après Jimi Hendrix et Janis Joplin. Les Beatles viennent de se séparer. Le déclin du mouvement hippie est amorcé. Johnny Hallyday se prépare à sa prochaine mue, lui qui avait fini par arborer de longues boucles d'or à la une de Salut les copains! après avoir clamé «cheveux longs, idées courtes».

Issue de mai 1968, la lame de fond qui balaie le corps social s'attaque à toute forme d'autorité, d'interdit, et mêle sexe et politique dans un programme illimité: «Jouir sans entraves». Les baiseurs révolutionnaires n'ont pas tous lu Wilhelm Reich dans le texte. Mais le psychanalyste autrichien marque l'époque de son «ingénuité têtue»**. Ses convictions sont simples: l'homme n'est pas, comme le prétendait Freud, mû par des pulsions contradictoires de vie et de mort. Il est fondamentalement bon et sa sexualité saine. Si ses besoins génitaux sont satisfaits, il ne connaîtra ni la perversion, ni la violence, ni la jalousie, car les pulsions négatives ne sont pas naturelles. Ce qui fait dévier la sexualité vers la pathologie, c'est la répression et l'aliénation sociales.

Reich explique aussi que cette aliénation est capitaliste par nature: la société bourgeoise réprime l'énergie sexuelle car elle tient à réserver notre vigueur pour la production. D'où la conviction que «l'irrépressible passion de jouir» célébrée par Raoul Vaneigem dans Le livre des plaisirs (1979) sera la force qui vaincra l'hydre du capitalisme: «La révolution sera le déferlement du vivant vers la vie. Et il fera beau voir qu'un tel raz de marée laissât intacts les murs de stuc de la hiérarchie, de l'Etat, de la civilisation marchande.»

Au quotidien, la révolution sexuelle se traduit par la prolifération de communautés où l'on partage tout, des pull-overs aux partenaires. Un modèle mythique est la berlinoise Kommune 1, cofondée par le sex-symbol psychédélique Uschi Obermaier et son ami Rainer Langhans, auteur du célèbre attentat au pudding contre le vice-président des Etats-Unis en 1967.

Mais l'utopie du «tout va bien» se heurte vite à ses propres contradictions: «Nous n'avions pas le droit d'être jaloux, pas le droit à l'intimité, tout conflit était nié, raconte une Lausannoise, alors jeune enseignante. On faisait l'amour à plusieurs parce que c'était cool, mais je ne suis pas sûre d'avoir aimé ça. Ce qui me frappe rétrospectivement, c'est que, croyant aller vers plus de liberté, nous nous sommes imposé d'énormes contraintes.»

Aux dernières nouvelles, Uschi Obermaier, après un épisode porno, fabrique des bijoux à Los Angeles, Rainer Langhans vit en «harem expérimental» avec quatre femmes.

Vingt-quatre novembre 1974. A quatre heures du matin, l'Assemblée nationale française vote la «loi Veil» qui décriminalise l'avortement et achève de donner aux femmes le choix d'être mères. Les attaques ont été «d'une violence et d'une bassesse inouïes, se souvient Simone Veil, alors ministre de la Santé***. Un député n'a pas hésité à faire le parallèle avec l'extermination des juifs.» Mais contrairement à ce qui s'est raconté, Simone Veil n'a pas pleuré, tient-elle à préciser.

En Suisse, une initiative allant dans le même sens est déposée en 1971, mais il faudra attendre 2002 pour voir l'avortement officiellement légalisé. Entre-temps, la France aura donné le ton d'une évolution des mœurs vécue, dans bien des cantons, en avance sur les textes. Paradoxalement, c'est un président de droite, Valéry Giscard d'Estaing, qui malmène son électorat pour installer les réformes. Il n'y va pas de main morte: cette même année 1974 voit en France l'avènement du divorce par consentement mutuel, l'abaissement de la majorité civile et civique à 18 ans, la pilule vendue en pharmacie et remboursée par la Sécurité sociale, la création d'un secrétariat d'Etat à la condition féminine et aux immigrés.

Quatorze juillet 1975. Le même Valéry Giscard d'Estaing remonte les Champs-Elysées. Il s'est voulu audacieux en osant le pull en V, mais c'est autre chose qui frappe des millions de téléspectateurs: tout le long du parcours, la plus élégante avenue du monde apparaît tapissée d'affiches de films dégoulinant de sexe: Emmanuelle, Histoire d'O, Exhibition, Chauds les Teutons, L'Arrière-train sifflera trois fois… Le mélange est d'époque, entre films érotiques d'auteur, toujours plus audacieux (Le dernier tango à Paris: 1971, L'empire des sens: 1976), et productions carrément hard. Tous ont pignon sur rue.**** Le scandale provoqué par les images du 14 juillet aboutit à la création de la catégorie «X», qui limite la projection et taxe lourdement la production de films pornos, condamnant le genre à une drastique baisse de qualité. Cela n'endiguera pas un phénomène naissant: le spectaculaire développement de la pornographie sous toutes ses formes.

C'est peut-être, avec le recul, l'héritage le plus paradoxal de la révolution sexuelle. L'utopie permissive, au lieu de renverser le capitalisme, a provoqué une explosion de la commercialisation du sexe, et, sur la vague porno, une banalisation sans précédent des pratiques perverses. Mais où est donc passé l'orgasme bleu ciel du gentil Wilhelm?

*Interview avec Oriana Fallaci parue dans «Femina» d'avril 1971.

**Jean-Claude Guillebaud dans «La tyrannie du plaisir», Ed. Seuil, 1998.

*** Dans «L'Histoire», mai 2003.

**** Francis Leroi, «70, années érotiques», Ed. La Musardine, 1999.

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