Difficile d'imaginer scénario plus atroce. Quelques ossements calcinés et morcelés, vertèbres cervicales et dents de lait éparpillées. C'est tout ce qui reste de la famille Flactif. Le père, Xavier, sa compagne, Graziella, et leurs trois enfants, Laeticia, 9 ans, Sarah, 10 ans, et Grégory, 7 ans, ont été tués dans leur chalet du Grand-Bornand et leurs corps brûlés dans la forêt du Roi-du-Mont au-dessus de Villars-sur-Thônes. Cette affaire criminelle hors du commun sera au cœur du procès qui s'ouvre ce lundi 12 juin devant la Cour d'assises de Haute-Savoie, à Sévrier, sur les bords du lac d'Annecy. Trois semaines d'audience pour tenter de cerner l'implication des différents accusés, ceux que la presse a surnommés «les diaboliques», dans ce quintuple assassinat. Une affaire où David H. tient sans conteste le premier rôle. Agé aujourd'hui de 33 ans, ce passionné de mécanique et de tuning aurait fomenté cette tuerie par haine et par cupidité.

- Le décor

L'histoire se déroule non loin de la frontière suisse, dans une commune de 2000 âmes, perchée à 1000 mètres d'altitude. Une tranquille station de ski où Xavier Flactif, 41 ans, un promoteur aux activités embrouillées, a décidé de se refaire une santé financière après avoir accumulé dettes et rancœurs dans le Pas-de-Calais. Autour du petit village du Chinaillon, qui s'ouvre sur les pistes, cet étranger que certains surnomment «le Black», son père était d'origine tchadienne, réussit à construire 14 chalets.

La disparition de la famille est signalée le 13 avril 2003 par le fils de la compagne du promoteur. Né d'un premier mariage, l'adolescent est venu passer ses vacances scolaires au Grand-Bornand mais a trouvé porte close. Il s'inquiète rapidement de cette situation anormale, alerte les amis de la famille, puis la gendarmerie. L'hypothèse d'un accident de la route est envisagée, puis celle d'une fuite organisée ou d'un enlèvement.

- L'étrange voisin

La police s'intéresse à la personnalité de Xavier Flactif, un affairiste doué qui s'est fait pas mal d'ennemis. Dépeint comme généreux, bavard, plus convivial que professionnel, le promoteur ne tient pas toujours ses promesses, et les finitions de ses projets laissent parfois à désirer. Sans compter les retards de paiements qui lui valent de sérieux ennuis. Comme cette soirée où deux peintres en bâtiment n'hésitent pas à lui mettre la tête dans le four de la cuisine pour l'intimider et l'obliger à s'acquitter de sa dette.

Alors que le mystère de la disparition est encore entier, une personne attire rapidement l'attention de la gendarmerie. Il s'agit de DavidH., qui se prend pour le nouveau propriétaire du chalet Le Cortinaire, à quelques dizaines de mètres de la résidence des Flactif. L'homme observe de près le travail des enquêteurs et parle ouvertement de la «disparition des escrocs». Face aux caméras de télévision, il évoque Xavier Flactif en ces termes: «Moi, je le connais pas bien, mais c'est le genre arnaqueur, il savait endormir les gens.» Sa réticence à se plier à un prélèvement de salive en vue d'un test ADN achève de nourrir les soupçons. Une surveillance téléphonique est mise en place. Le 17 juillet 2003, lors d'une altercation véhémente avec sa compagne AlexandraL., celle-ci menace d'appeler «les flics» et de tout dire. Un mois plus tard, elle lui avoue craindre que ce qui s'est passé en avril fiche leur vie en l'air. Le couple a deux enfants.

- Les traces du massacre

Dans l'esprit de la police, la thèse d'une simple fuite de la famille Flactif est rapidement écartée. De nombreux indices font penser que le chalet a été la scène d'un crime: des traces de sang, une douille, des fragments de dents au sol. Une expertise plus poussée montrera qu'il s'agit davantage d'un massacre.

Un réactif à base de luminol, qui produit une luminescence bleue au contact de l'hémoglobine, met en évidence des écoulements de sang importants dans plusieurs pièces, à différents étages et dans la chambre à coucher de la petite Sarah. Selon l'expert, «ces marques évoquent l'emploi d'une arme contondante». Il ajoute qu'aucune des traces découvertes ne correspond à l'emploi d'une arme à feu. Quant aux dents, également brisées par des coups violents, l'analyse montrera qu'elles appartenaient au petit Grégory Flactif.

Un sixième ADN, en plus de celui des cinq victimes, est également présent sur les lieux. L'homme a laissé des traces dans 22endroits, dont 16 sont des taches de son propre sang mélangé à celui des victimes. Cet ADN se révèle être celui de DavidH. Une fois ces résultats connus, l'étrange voisin est arrêté le 16 septembre 2003, soit cinq mois après le début de l'enquête. Sa compagne Alexandra ainsi qu'un couple d'amis proches, Stéphane et IsabelleH. se retrouvent également sous les verrous.

- Le plan macabre

D'emblée, DavidH. avoue être l'auteur des homicides. Les trois autres reconnaissent aussi - ils nuanceront par la suite leur participation respective - avoir conçu ensemble le projet macabre d'éliminer la famille pour s'emparer du chalet et se venger des promesses non tenues de Xavier Flactif.

La version la plus accablante, celle retenue par le juge d'instruction d'Annecy dans une ordonnance de 58pages, donne froid dans le dos. C'est suite à une émission de télévision consacrée à «l'affaire Stranieri» - l'histoire d'un couple de restaurateurs assassinés par un meurtrier qui voulait s'approprier leur affaire - que le plan machiavélique aurait germé dans la tête de DavidH. Ce dernier, las d'attendre la location promise, voulait s'installer dans Le Cortinaire à n'importe quel prix. De plus, selon les termes de sa compagne, «il nourrissait un véritable sentiment de haine envers les Flactif». Le projet criminel aurait ensuite été discuté à plusieurs reprises par tous les quatre. Initialement, l'idée était d'étrangler les membres de la famille puis de brûler les corps. Le refus de dernière minute de StéphaneH. aurait provoqué la colère de son ami David et modifié ses plans.

- Les aveux

DavidH. a lui-même déclaré qu'il s'était rendu seul le 11 avril 2003 au domicile de Xavier Flactif pour régler cette histoire de logement. Il était armé. A sa compagne, il a raconté qu'il avait d'abord tué les enfants qui se trouvaient seuls à la maison. Ensuite la mère et enfin Xavier Flactif, arrivé le dernier, «qui courait dans tous les sens».

Aux policiers, il dira autre chose. Le premier coup dirigé contre le promoteur serait parti accidentellement suite à une défectuosité du pistolet. Il aurait ensuite tiré sur deux des enfants qui prenaient leur goûter, sur la mère qui remontait à l'étage et enfin dans la tête de la petite Laeticia qui se tenait face à lui. Après avoir nettoyé la maison durant deux heures, il a expliqué avoir transporté les corps dans la forêt pour les brûler avec de l'essence.

Ce récit se heurte toutefois à certaines constatations techniques. L'arme fonctionne parfaitement, les traces de sang mises en évidence pour trois des cinq victimes évoquent des chocs mais pas des impacts de balles. Enfin, une reconstitution de la crémation à l'aide de cadavres de porcs a démontré que les explications de l'accusé au sujet du gazole et de l'essence ne tenaient pas. Un véritable bûcher de plus de 800kilos de bois a été nécessaire pour parvenir à une telle combustion des corps.

Pour le juge d'instruction, «les circonstances précises des assassinats ne pourront pas être établies avec certitude». Quant à l'ultime version donnée treize mois après sa mise en examen par DavidH., elle est qualifiée de totalement invraisemblable. Dans ce revirement, l'accusé numéro un fait référence à l'irruption de deux inconnus armés et cagoulés qui auraient tués la famille sous ses yeux avant de lui ordonner de se débarrasser des corps.

- Les comparses

Quel a été le rôle des comparses dans cette sanglante affaire? Le plus effacé, Mickaël, jeune frère de DavidH., a admis avoir reçu l'arme du crime par la poste puis l'avoir fait disparaître. Il est poursuivi pour obstacle à la manifestation de la vérité. L'implication d'Alexandra, de Stéphane et sa femme Isabelle est autrement plus disputée. Cette dernière a tout d'abord déclaré que si l'idée d'éliminer la famille Flactif était venue de David, tous quatre étaient d'accord depuis longtemps. David et Stéphane auraient même siphonné plusieurs fois du gasoil dans les camions pour faire des réserves afin de brûler les corps.

Les proches de David contestent aujourd'hui toute adhésion aux crimes commis. Ils admettent seulement l'avoir aidé à brouiller les pistes, à déplacer la voiture du promoteur près de l'aéroport de Genève et à rédiger un faux contrat de bail pour le chalet Le Cortinaire mais seulement après avoir été mis devant le fait accompli. Pour Stéphane, l'enjeu est de taille. Reconnu coupable de complicité d'assassinats, il risque la perpétuité. Les deux femmes sont quant à elles accusées d'avoir participé à une association de malfaiteurs en plus d'avoir modifié l'état des lieux d'un crime et de n'avoir pas dénoncé, ni empêché le pire d'arriver.

- La tension médiatique

Les jurés auront trois semaines pour se forger une conviction à l'issue d'un procès déjà placé sous haute tension médiatique. Deux ouvrages consacrés à ce dossier viennent de paraître. Invoquant une violation de sa présomption d'innocence, David H. a obtenu la semaine dernière l'interdiction du livre de Christine Kelly, présentatrice des journaux télévisés sur LCI, intitulé L'Affaire Flactif, enquête sur la tuerie du Grand-Bornand. Le rappeur Sinik devra aussi supprimer le patronyme de l'accusé cité dans l'une de ses chansons - «les tueurs de gosses, les David H.» - mais seulement si l'album est réédité. Un retrait pur et simple du disque Sang-Froid a été considéré comme disproportionné.

- Le grand procès

Pour les accusés, il ne s'agit pas d'une première confrontation avec la justice. Ils ont déjà été condamnés, en marge du dossier principal, pour avoir volé des voitures, incendié un chalet et dérobé des objets sur les lieux après les homicides. Des disques, des DVD, des stylos, du parfum. Même des peluches appartenant aux petits Flactif ont été retrouvées dans la chambre des enfants de David et Alexandra. «Ils ont dépouillé ce qui n'était même plus des cadavres», avait dit à l'époque le procureur Philippe Drouet.

Ce magistrat sera à nouveau au rendez-vous pour décortiquer les faits et le caractère des protagonistes. Le procès débute d'ailleurs par l'analyse des personnalités. Dépeint comme imprévisible et colérique, David H. a déjà laissé un mauvais souvenir de lui auprès d'une octogénaire. Pour une simple histoire de clôture, il avait poussé, frappé et menacé cette voisine en disant «je vais venir t'étouffer durant la nuit et mettre le feu à ta maison».

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.