Bertrand Müller/Pietro Boschetti: [...] Comment expliquez-vous l'absence ou en tout cas le peu de débats publics une fois vos travaux terminés? Et comment le vivez-vous?

Jean-François Bergier: Je ne dirais pas qu'il y a absence de débat public. Le débat a lieu. Il n'est pas structuré, il n'est pas conduit, mais il existe. Il y en a beaucoup de signes. D'abord le nombre de publications variées, quelques-unes hostiles au travail de la Commission ou à ses membres, témoigne tout de même d'un débat. L'intérêt que semble porter le public à chaque manifestation organisée autour de notre travail signifie qu'il y a une curiosité, un besoin de savoir, de comprendre, qui dure. Ce qui a changé, c'est le côté très émotionnel qui a d'abord imprégné le débat et qui était, je pense, inévitable. Aujourd'hui, la passion s'est quelque peu apaisée, mais l'intérêt subsiste. [...]

- Et pour ce qui est du débat politique? Niente, nada, rien du tout... Qu'en pensez-vous?

- J'en suis un peu triste pour mon pays. D'abord, nous avons répondu à une demande politique. Nous aurions attendu qu'il y ait un écho une fois cette demande satisfaite. Or l'écho n'est pas venu. Visiblement l'autorité politique, à tous les niveaux, du Conseil fédéral jusqu'au parlement, a plutôt minimisé la chose, voire l'a passée complètement sous silence, du moins l'a marginalisée. Symbolique à cet égard, l'attitude du Conseil fédéral le 19 décembre 2001 lorsque nous avons voulu lui remettre le rapport et qu'il a refusé d'en prendre connaissance...

- C'est-à-dire?

- Une délégation du Conseil fédéral nous a reçus fort aimablement - en l'absence de tout journaliste. Mais elle a refusé de prendre possession des exemplaires que nous étions fiers de lui remettre. Elle craignait les fuites! C'est quand même un peu affligeant, ou inquiétant. Ça nous a choqués.

- Vous y avez vu un prétexte?

- Oui, bien sûr, même s'il pouvait y avoir une part de vérité. Ça signifiait: «Merci, mais on ne s'y intéresse plus beaucoup, nos services vont s'en occuper pour qu'au moment de la publication nous puissions publier une réaction.» A la publication du rapport, le 22 mars 2002, nous avons tenu le matin notre conférence de presse à la Bibliothèque nationale, puis l'après-midi, le Conseil fédéral a tenu la sienne au Palais fédéral. Kaspar Villiger s'est borné à lire un communiqué très bref qui prenait acte et nous remerciait. Et c'est tout.

Les choses s'étaient passées différemment lors de la publication du rapport intermédiaire sur les réfugiés en décembre 1999. C'était évidemment un sujet très sensible à un moment où l'émotion était encore vive et l'attention accrue par la fuite dont j'ai déjà parlé. Présidente en exercice de la Confédération, Ruth Dreifuss tint une conférence de presse et lut une déclaration embarrassée, qui ne contenait que de banals regrets. Un texte qui n'avait rien à voir avec celui qu'elle avait d'abord préparé et dont nous avions discuté, elle et moi. J'ai su ensuite que le Conseil fédéral avait passé trois ou quatre séances à rédiger des versions différentes de ce communiqué qui finalement ne disait rien. Prudence, prudence... Ça, c'était dans le moment où le feu brûlait.

En revanche en mars 2002, le feu ne brûlait plus et visiblement l'intention du Conseil fédéral était de passer à l'ordre du jour, prendre acte - il ne pouvait quand même pas ignorer totalement que le travail avait été fait - mais faire le moins de bruit possible...

- Avez-vous été déçu de cette réaction?

- Ça, oui.

- Vous y attendiez-vous?

- Pas vraiment. Je pensais que la réaction, la déclaration de l'autorité politique serait un peu plus étoffée, qu'elle prendrait position. Dans l'intervalle, les fonctionnaires compétents avaient eu le temps de lire le rapport et auraient pu suggérer un certain nombre de réflexions sur les conséquences politiques, sur ce que cela pouvait signifier hic et nunc. Mais ça n'est pas venu.

Restait le niveau parlementaire. Quelques députés ont souhaité le débat. Il y a eu une discussion au sein de la Commission des affaires juridiques du Conseil national à laquelle j'ai été convié avec quelques représentants de notre Commission. Consternant. Un débat nul, où l'on n'a abordé que des questions de procédures, de finances, du coût de l'opération, de la restitution des copies d'archives, ou bien des déclarations globales, des professions de foi, mais aucun débat sur le fond. Et finalement, il y a eu décision de ne pas proposer de débat en session plénière. Je le regrette. Un débat en session plénière aurait informé la population, aurait amorcé un débat public plus complet, plus profond. Il aurait peut-être remis l'église au milieu du village, fait ressortir les points importants de notre rapport et non pas ces quelques phrases ici ou là que quelques journalistes et politiciens plus ou moins malintentionnés ont extraites.

- Dans votre déception, il y a aussi une surprise, comme si vous vous attendiez à un message politique. Sous quelle forme attendiez-vous ce message? Pour dire quoi? Et en avez-vous discuté à l'intérieur de la Commission?

- Cela nous paraissait évident à l'intérieur de la Commission. Nous attendions ce débat politique. Dans la conclusion, le dernier chapitre de la synthèse, nous avions fait ressortir un certain nombre de questions qui s'étaient posées pendant la guerre, mais qui sont susceptibles de se poser demain. Par exemple la question des pleins pouvoirs. Dans la conjoncture actuelle, il n'y a pas lieu de nantir le Conseil fédéral des pleins pouvoirs, mais la question peut surgir brusquement dans ces temps d'incertitude où nous sommes. Or, constitutionnellement, la chose n'est pas claire. Autre exemple: où sont les compétences du pouvoir exécutif, du pouvoir législatif, de l'administration, des associations professionnelles, comment tout ça peut-il et doit-il s'articuler en temps de crise? Ce sont des lacunes que nous avons constatées pendant la Deuxième Guerre mondiale mais qui, potentiellement, sont encore présentes. Il y a donc des problèmes institutionnels qui ne sont pas réglés. Ce sont des questions à mon avis importantes.

Un autre exemple est celui de la communication en situation de crise ou d'incertitude: que doit dire le Conseil fédéral? Quelles sont les instructions qu'il doit donner à la population? Nous avons mis le doigt sur un certain nombre de défauts institutionnels ou fonctionnels qui se sont révélés à l'époque et qui pourraient se répéter.

Qu'en est-il de la question de la responsabilité, c'est-à-dire de la faute? La Suisse est-elle coupable, ou doit-elle simplement assumer la responsabilité historique de ce qui s'est passé? C'est un problème que les historiens peuvent mettre en évidence mais auquel ils ne peuvent pas eux-mêmes apporter la réponse. C'est un problème qui concerne les citoyens. C'est pour cela aussi que nous avons regretté l'absence de débat. Sommes-nous aujourd'hui responsables de ce qui s'est passé à l'époque? A mon avis, nous n'avons pas le droit de juger. J'ai répété mille fois qu'un historien n'est pas un juge et qu'une commission n'est pas un tribunal, mais qu'elle établit tout de même, parce que c'est le rôle de l'historien, des responsabilités: elle dit qui a fait quoi, comment et pourquoi. Au pays d'en tirer les conséquences.

- En ce sens, on aurait pu imaginer un message politique du Conseil fédéral, comme on en a entendu d'ailleurs à l'étranger.

- Il ne suffit pas simplement de faire des excuses, c'est même à mon avis à côté de la plaque. Il s'agit de dire: les choses se sont passées ainsi, nous devons l'accepter, en porter la responsabilité, accepter que ce passé fasse partie de notre identité. - Vous constatez qu'il y a absence de réponse, vous êtes évidemment très déçu. Vous vous posez la question du pourquoi?

- Oui, je me la pose mais je n'ai pas de réponse. Lorsque j'ai interrogé des politiciens en leur faisant part de ma déception, ils m'ont simplement rétorqué que ça n'intéressait plus personne. Ce qui est certainement faux. En réalité, ça ne les intéresse plus eux. Ils en ont marre de cette histoire, je pense aussi qu'ils ont peur, peur que si l'on parle de responsabilité, ça n'endommage encore plus l'image de la Suisse. Or, c'est bien le contraire qui s'est produit. J'ai pu constater à plusieurs étapes de notre travail que le simple fait que nous nous livrions à une recherche approfondie et objective a énormément contribué à redorer le blason du pays, contrairement à ce que prétendait le «célèbre» ambassadeur. [...]

- [...] Dans les pays étrangers, tous les grands travaux qui ont été initiés dès la fin de la Deuxième Guerre ont pour la plupart abouti à la création d'Instituts d'histoire contemporaine. Ces instituts sont devenus des corps autonomes importants où une grande partie de l'histoire contemporaine se fait. En Suisse, non [...]

- L'idée a bien été évoquée de perpétuer la Commission sous une autre forme, de créer une institution permanente, mais on s'y est peu arrêté dans la mesure où les structures fédéralistes la rendent difficile. Je ne sais pas où l'on aurait pu ouvrir un Institut suisse d'histoire contemporaine. Il fallait pouvoir le rattacher d'une façon ou d'une autre à l'une des universités. Nous avons un système plutôt dispersé et je crois que tout l'acquis que vous mentionnez - méthodologique, matériel, etc. - peut parfaitement être exploité, prolongé, enrichi dans les structures existantes, pourvu naturellement qu'on leur en donne les moyens. Dans ce cas, ça n'est plus directement l'affaire de la Confédération mais celle des institutions mises en place pour soutenir la recherche.

Il est donc possible que d'autres, par initiative personnelle et dans leurs institutions, poursuivent le travail. Ils le font. Nous avons toujours dit et répété que ce que nous avons fait n'est qu'un premier pas qui doit ouvrir des portes, en espérant que les archives restent, elles, ouvertes, ce qui n'est pas évident. Nous n'avons fait qu'aborder un certain nombre de questions, mais en laissant beaucoup d'autres en suspens. [...]

Le plus important sera, à partir de ce que nous avons proposé, l'élargissement ou l'approfondissement de certaines questions hors du mandat et que nous n'avons donc pas abordées, mais que nous avons parfois effleurées et souvent suggérées. Par exemple, le mode de prise de décision du Conseil fédéral et la question de son «absence» face à un certain nombre de dossiers. Nous avons constaté ces «absences» à propos de la Banque nationale, des CFF, de l'industrie de l'armement, etc. Il serait certainement intéressant d'en faire la synthèse, d'approfondir et de voir de quoi s'occupait le Conseil fédéral pendant la guerre, et comment: quelles étaient les modalités du pouvoir?

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