Revue de presse

La grande désillusion du «grand débat national» français

Le déballage? Un inventaire à la Prévert: feu sur les lacunes de la société française, paralysée par ses crispations, ses contradictions et ses aspirations individuelles. Action, donc! Tournons le vrai film maintenant que le scénario est écrit, espèrent des médias plus méfiants que jamais

Après le bilan des contributions au «grand débat national», Edouard Philippe, le premier ministre français, doit présenter ce mardi devant l’Assemblée nationale le sens politique qu’il donne à cette consultation. Autant dire un exercice d’équilibriste devant des députés qui attendent des propositions concrètes pour pouvoir débattre, ce à quoi bien peu de commentateurs de la presse croient vraiment.

Ritournelle connue: «La France a besoin d’un changement radical», l’analyse de Richard Werly, le correspondant du «Temps» à Paris

Il faut faire «attention», disent-ils en chœur, ces éditorialistes désormais rompus aux arcanes du macronisme. Le directeur adjoint de la rédaction du Figaro, par exemple, rappelle que le premier ministre, ce n’est pas le président, «non seulement parce qu’il parle bref» quand Emmanuel Macron «peut, lui, s’exprimer pendant des heures. Mais surtout parce que les conclusions du «grand débat» présentées en 20 minutes […] doivent encore recevoir le sceau de l’Elysée. Or le chef de l’Etat sera-t-il aussi précis et direct que le locataire de Matignon en affirmant que, face à l’immense exaspération fiscale, il faut vite baisser les impôts? […] Chiche, est-on tenté de dire!»

Pas mal de «faut qu’on…», tout de même

«A tout prendre», ces «réunions locales, conférences citoyennes, cahiers de doléances ou contributions sur internet sont plus représentatifs que les quelques dizaines de milliers de «gilets jaunes» qui persistent à défiler». Bien entendu alors, ce n’est pas du «faut qu’on…» ni du «y’a qu’à…» qui suffiront. «Edouard Philippe l’a solennellement rappelé sous la verrière restaurée du Grand Palais. Mais ça y ressemble tout de même un peu dans l’immédiat», constate La République des Pyrénées.

Ces conclusions-là étaient «plutôt attendues»: «Il y a consensus sur le fait qu’il y a trop d’impôts», écrit le quotidien espagnol El Mundo, qu’a lu et traduit Courrier international: «Gran Debate, gran show, cero sorpresa.» Conclusion: «Le moment de vérité arrive. Macron parlera dans les quinze prochains jours. Juste avant la pause de la semaine sainte et… le début de la campagne européenne. Avant cela, des débats auront lieu à l’Assemblée et au Sénat […]. Sans vote. Seulement pour défricher les sujets…»

… Puis le spectacle final s’ouvrira, avec Macron seul sur scène

«Action!» donc. Que le tournage du scénario commence enfin, semble penser l’éditorialiste de L’Est républicain. «Au même titre qu’il faut savoir terminer une grève ou un mouvement social, il est désormais important de conclure une initiative qui traînait en longueur. Aux yeux de l’exécutif, le «grand débat» a atteint son objectif en libérant la parole. Pourtant, il n’a pas échappé aux risques de l’exercice, avec un bilan qui ressemble à un inventaire à la Prévert des lacunes de la société, des crispations, des contradictions, des aspirations individuelles à une vie meilleure.»

Pour ce faire, une recette miracle? Retour à la case départ: il faut «réduire les impôts et […] rapidement», car la France «a atteint une sorte de tolérance fiscale zéro qui n’a pas émergé avec la crise des «gilets jaunes» mais qui vient de plus loin», souligne El Periodico de Catalunya. Face à cette «exaspération», le gouvernement évoque «l’exigence de fraternité, car lorsqu’un service public n’est plus dispensé dans une localité isolée, le sentiment d’abandon et de manque de considération augmente. Macron a reconnu, au début de la crise, que les Français et leurs dirigeants n’étaient pas réconciliés, ce que le premier ministre a confirmé ce lundi»:

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir les mots, très violents, souvent employés contre le gouvernement et les élus

Donc il y a ces fichus impôts «à baisser». «Voilà pour l’instant ce qu’Edouard Philippe en a retenu», déplore Le Courrier picard. OK, mais «c’est un peu court»! «Outre que baisser les impôts veut tout et rien dire. Baisser les impôts de qui, quand, comment?» L’épilogue provisoire «montre à quel point la France reste binaire, voire manichéenne», aux yeux de Midi libre. «Si le premier ministre nous dresse le catalogue des meilleures idées des Français, forcément plus dure sera la chute. Comment contenter plus d’un million de citoyens qui ont exprimé leur ras-le-bol?»

… Alors, enfumage ou vrai exercice démocratique?

Le Financial Times est lui aussi hésitant entre ces deux extrêmes. Selon lui, le processus pouvait «soit servir à canaliser la colère de l’opinion publique et donner le ton du programme de réformes pour la deuxième moitié du mandat présidentiel, soit n’être qu’une perte de temps qui alimentera le cynisme public». C’est en tout cas «l’hypothèse d’un bilan décevant» que dressait pour sa part la Frankfurter Allgemeine Zeitung la semaine dernière. Le quotidien allemand reconnaissait que Jupiter était «descendu de l’Olympe», mais que la difficulté serait maintenant «de trouver des solutions collectives et de mettre sur la table de vraies propositions»:

Lesquelles, telle est la question. «Débat ou non, c’est la couleur politique du gouvernement qui orientera les réponses», martèle Libération qui, dirait-on, cherche à punir les Français de leurs choix dans les urnes. Car comme ce gouvernement «penche à droite» tout de même, «on voit à peu près où l’on va». La leçon à tirer de tout cela? «Les gens de gauche qui veulent une politique de gauche doivent» la tirer: «Pour la mettre en œuvre, il ne suffit pas de débattre ou de manifester. Il faut gagner les élections.»

«Haute trahison»

En témoigne cette brève indignation d’un homme qui se trouvait au Grand Palais ce lundi et qui s’est soudain mis à vociférer: «M. Macron doit être poursuivi pour haute trahison. Nous voulons une VIe République.» Ce à quoi son chef de gouvernement a d’abord répondu par un «Merci, Monsieur», s’étonne Gala, «pensant le calmer (mais pas du tout, au contraire)… avant d’en perdre littéralement sa voix». Dans le calme, l’homme a été éconduit et le premier ministre a remercié «toutes les personnes qui ont œuvré au bon déroulement du «grand débat» national».

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