La grande imposture d'Exit

Denis Muller et Marco Vanotti, théologien et éthicien d'une part, médecin psychiatre à l'Université de Lausanne d'autre part, réagissent à la diffusion du film sur l'assistance au suicide.

Le film Exit de Fernand Melgar a été accueilli par la critique avec des propos élogieux: documentaire d'une «très grande finesse», «profondément émouvant», «infiniment délicat». Or il y a une forme d'imposture dans le message mis en scène par ce documentaire peu critique.

La plus importante est celle de faire croire à la légitimité du suicide comme expression de la plus haute liberté individuelle et à l'assistance au suicide comme une œuvre d'une compassion infinie pour le sujet malade.

Exit choisit d'approcher la douleur morale et physique dans le seul fonctionnement individuel.

Des patients demandent l'assistance au suicide pour abréger leurs souffrances. Certains sans être dans un stade terminal. Vouloir mourir dans la dignité ne justifie pas en principe de réclamer des médecins une telle assistance. Des soins palliatifs de qualité et un accompagnement adéquat peuvent aider bien des patients à mourir dans la dignité.

Face à l'évolution inéluctable d'une maladie, des médecins pourraient être tentés d'accéder, sans réflexion plus approfondie, à ces requêtes en apparence légitimes, pour soulager la souffrance. Mais nous soupçonnons que parfois leur dévouement louable est aussi animé par un désir de s'approprier de ce qui leur échappe: «Si je ne peux pas guérir, c'est par moi que la mort libératrice arrive.» L'image du médecin tout-puissant est ainsi préservée.

Les situations de requête d'assistance au suicide constituent un bouleversement émotionnel aussi pour l'entourage. Celui-ci est d'abord profondément interpellé par la manifestation, même implicite, d'une volonté suicidaire, puis appelé à manifester sa solidarité familiale.

Mais tout en étant touchés par ce qu'ils perçoivent, les membres de la famille s'occultent parfois mutuellement leurs craintes afin de ne pas augmenter la souffrance les uns des autres. Taire la souffrance, pense-t-on, rend celle-ci moins sensible. Or c'est le contraire qui peut arriver: ce ne sont pas les paroles qui font mal, mais les non-dits. Ainsi, une telle stratégie du silence ne va pas sans sacrifices et chacun a à en payer le prix.

Cette tendance à se dissimuler la souffrance à soi-même comme aux autres soutire la protection aux sujets suicidaires qui ont besoin d'en parler et aux proches qui se sentent démunis et empêche les manifestations de solidarité, de faire face ensemble aux difficultés.

La difficulté de nommer la mort est frappante dans le discours du président d'Exit, le Dr Jérôme Sobel. Il souligne à plusieurs reprises qu'Exit n'est pas impliqué. Ce serait une sorte d'assistance détachée, neutre, technique. Mais le ton est trompeur, comme la mise en scène.

Pour Exit et son théoricien en chef, la médecine officielle n'est pas à la hauteur, et la vraie religion fait défaut. Avec Exit, au contraire, vous n'avez rien à craindre: vous aurez la bonne mort et la bonne médication. L'assistance au suicide en devient le cheval de Troie de la légalisation de l'euthanasie.

La théologie de la mort qu'on nous sert est spiritualiste: partir, s'en aller. Les gens ne veulent pas mourir, ils ne veulent pas souffrir.

Le succès d'estime d'Exit, son écho médiatique même, sont le signe inquiétant d'une grande pauvreté de pensée, sur le plan médical, éthique et religieux.

Le deuil de soi et de l'autre n'est pas fait quand on joue ainsi avec la profondeur de la souffrance humaine. La mort, notre mort à venir, n'est ni un Exit, ni un Transit, mais une épreuve, une cassure, une coupure.

Complaisamment filmé, le docteur Sobel boit un verre à la Vie. «Parce que nous aimons la vie jusqu'à la fin.» La caméra nous montre un club de privilégiés, dans des salons confortables. «C'est merveilleux.» «Nice project.» Un rendez-vous avec la mort, dit une charmante vieille dame.

Le Bon Docteur est filmé au milieu d'une table de douze. La mise en scène rappelle la Cène. La table sainte est dressée. Le clerc trône au milieu. «Tout ce que je fais, je suis prêt à en rendre compte devant le Grand Patron.» Et la symbolique est bien celle de la coupe: tenir le verre; «se trouver avec un produit.» On dirait qu'ils parlent du Graal.

Mais de formation sérieuse, de supervision, il n'est jamais question.

Un couple peut-il être aidé quand un des deux est sain? La réponse de celui qui se veut la caution médicale d'Exit est sidérante et désolante. Il ne dit pas un mot sur l'éthique, il se réfugie dans le pragmatisme: on n'est pas assez, c'est trop épuisant, on a besoin de recharger nos batteries. «Cela fait partie de notre mandat philosophique» dit une bénévole. «On appelle cela du bénévolat, moi j'appelle cela du sacerdoce», commente doctement Jérôme Sobel.

Gros plan sur le médecin. C'est un ORL. Il examine un patient. Routine de la médecine classique. Mais il retourne à son vrai travail, l'accompagnement. Il se laisse filmer. Il laisse filmer le calme du mourant, et son rôle lénifiant de docteur compatissant.

«Réfléchissez bien, dit-il. Quand vous aurez bu la potion, je ne pourrai plus vous retenir. Car vous aurez commencé le Grand Voyage.» «Si vous êtes décidé, buvez toute cette potion jusqu'à la dernière goutte» dit texto l'acteur principal du film. «Que la lumière vous guide vers la paix», ajoute-t-il, sur un ton liturgique dont ne sait s'il lui échappe ou s'il fait partie de sa stratégie de communication.

L'imposture médicale, incapable d'éthique, se réfugie dans les bondieuseries, bouclant la boucle de la manipulation. On ne peut qu'appeler à la lucidité critique et à la résistance éthique.

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