Hexagone Express

La grande revanche des élus de terrain

OPINION. Ils sont maires, vétérans du parlement ou conseillers départementaux ancrés dans les réalités locales. Le tsunami macronien les avait noyés sous une myriade d’élus issus de la «société civile» recrutés via internet. Aujourd’hui, le coup de fièvre du pays réel les remet sacrément en selle, écrit notre correspondant à Paris Richard Werly.

Il aura fallu que La chaîne parlementaire (LCP), canal télévisé de l’Assemblée nationale française, me propose de tenir une chronique hebdomadaire sur l’Europe chaque mardi pour que je découvre un peu mieux les méandres, à Paris, de la Chambre des députés. Or, pour qui se promène tard le soir après l’excellente émission Ça vous regarde (oui, je sais, autopromo déplorable… pardon), un endroit, dans l’une des cours intérieures du Palais Bourbon, mérite qu’on s’y attarde. Il s’agit d’un ensemble de trois préfabriqués, genre mobile home, posés là comme s’ils étaient tombés du ciel, au milieu des colonnes. Des préfabriqués réservés, ces temps-ci, à une poignée de députés pas comme les autres. Ils sont une quinzaine, tous élus de terrain, tous déçus de la Macronie qu’ils jugent engagée dans une infernale impasse. Le nom de leur groupe: «Libertés et territoires». Tout un programme.

Rognon de veau et Brouilly

J’ai donc pris rendez-vous avec plusieurs de ces élus. Philippe Vigier vient de l’Eure-et-Loir, Bertrand Pancher de la Meuse, Jean-Michel Clément de la Vienne et Jean-Félix Acquaviva de Corse. Tous députés. Et, pour deux d’entre eux, anciens maires obligés d’abandonner leur mandat local par la limitation stricte du cumul entrée en vigueur depuis les dernières législatives. Vu de l’Elysée et de la Macronie, où les costumes de taille super-slim sont de rigueur, notre dîner ressemblait un peu à des agapes dignes de la Troisième République. Rognons de veau arrosés de Brouilly. Clafoutis aux cerises. J’arrête là et je présente mes excuses à tous ceux qui jugent indigne (à raison peut-être) un tel déluge de calories nocturnes. Le vieux monde aime les plats mijotés. Mais côté audit de la France réelle, cela m’a quand même beaucoup appris. D’autant que l’analyse au laser de ces élus de terrain sur les déraillements de la présidence jupitérienne constitue l’arrière-plan de l’actuel «grand débat national»

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Premier constat: la cavalerie des jeunes élus macroniens est épuisée après deux ans de mandat. Bien sûr, quelques-uns de ces jeunes font exception. Mais tout semble avoir implosé dans les couloirs de l’assemblée. Députés aux ordres de la «technostructure» française, incapables de résister aux oukases des énarques du Ministère des finances (avis à nos lecteurs: il paraît que ce sont eux qui commandent impitoyablement la France).

Méconnaissance des dossiers et du processus législatif. Projets de lois et amendements mal ficelés. Obsession de la communication instantanée via les réseaux sociaux, etc. Tout cela compliqué par le fait que les «techniciens» sortis de la société civile et supposés renouveler le personnel politique se sont vite retrouvés devant l’écueil de leurs liens distendus avec le pays. «La question est simple: la politique exige de connaître la vraie vie des gens. Eux ne la connaissent pas. Soit à cause de leur âge, soit par le fait qu’ils vivaient jusque-là dans leur bulle professionnelle», a lâché le député de la Vienne, hier socialiste. «Les électeurs, ce n’est pas un concept internet. C’est une réalité humaine», a repris son collègue, ex-juppéiste, élu de la Meuse.

Ne pas «noyer le poisson»

Second constat: le grand débat national ne pourra pas «noyer le poisson». Tous, dans ce groupe «Libertés et territoires», s’accordent sur une priorité: la décentralisation. Raisonnement simple: le problème numéro 1 de la France est son État centralisé qui ne comprend plus les spécificités locales et s’est fait prendre en otage par les élites. J’ai adoré cette remarque cinglante du député de l’Eure-et-Loir: «Regardez dans les hautes sphères des ministères: les particules pullulent. L’aristocratie a repris la main, via l’ENA, sur la conduite de la République.» On peut continuer la liste des griefs. Pour en sortir: responsabiliser les collectivités locales. «Les gens veulent être dirigés par des élus qui les comprennent et qui leur ressemblent un peu. Macron les avait étourdis. Ils se sont brutalement réveillés», m’ont répété mes interlocuteurs. Qu’il semble loin, le tsunami de députés macroniens de juin 2017!

Mes convives de ce dîner «libertés et territoires» ont ensuite tourné autour du pot. Ces élus de terrain, remis en selle par le «grand débat» organisé en partie avec les maires de France, savourent leur revanche et prennent garde de ne pas trancher dans le vif. Ils se délectent du mille-feuille administratif hexagonal et de ses subventions. Ils se gardent bien de promouvoir la fin de telle ou telle entité superflue. Ils font l’éloge des 36 000 communes. OK. L’audace n’est sûrement pas leur qualité première. Mais cette audace «qui a fait de Bonaparte la réussite d’un Corse, et pas de la Corse ni du peuple Corse» selon notre ami député de Calvi, est-elle encore souhaitable, face aux colères françaises?

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