Affaires intérieures

Grandeur et modestie à l’âge planétaire

Neil Armstrong n’a pas aluni en héros mais en témoin d’une équipe savante à laquelle il collaborait. Il était à la fois grand et modeste. Comme d’autres

Comme toute la presse au moment de la mort de Neil Armstrong, Le Temps a rappelé le 27 août la phrase historique qu’il aurait prononcée en posant le pied sur la Lune: «Un petit pas pour l’homme, un pas de géant pour l’humanité.» Il paraît qu’elle est fausse. Quelqu’un à l’écoute attentive de chaque seconde de cet illustre moment a entendu le cosmonaute dire «un petit pas pour un homme» et non pas «l’Homme». Un homme ordinaire, lui, Armstrong, qui faisait son boulot dans la chaîne des responsabilités attribuées à chacun au sein d’une équipe nombreuse et dévouée, occupée au long des années à créer l’événement. Un homme trop modeste pour se prendre pour «l’Homme». Je tiens cette précision pour vraie car elle est plaisante.

Réussir une tarte aux pommes ne tient pas du génie culinaire de quelque héros ou héroïne de la plaque à gâteaux mais de l’exécution méticuleuse et patiente, par le préposé aux cuisines, d’une recette mise en place par des armées de techniciens de la pâte et de la pomme assemblées au cours des âges pour créer le résultat. Le prestige de la première fois est évidemment absent, mais on peut très bien imaginer qu’à une époque reculée de l’histoire, un convive ait dit, voyant la tarte sortir du four: «Un grand pas pour l’humanité.» Les merveilles peuvent être immenses mais également petites.

Il y a de constants rappels à rabaisser le génie à des dimensions humaines, comme l’exemple de ce Tchèque qui a inventé l’ampoule électrique mais s’est trouvé en retard au bureau des brevets, juste après qu’Edison y ait enregistré la sienne. N’importe qui aurait pu inventer l’ampoule, elle était dans l’air, prête à être découverte parce qu’une chaîne d’inventions précédentes, aussi anonymes que celle du Tchèque, l’avait déjà pratiquement découverte. Nous sommes donc tous également petits mais également grands.

L’appel à la modestie sert à régenter l’immodestie fondamentale et encombrante de la plupart des humains, portés à vouloir jouer un rôle dans les pas de géant qu’accomplit tous les jours l’humanité. Je suis le glorieux inconnu qui a tenu la porte de l’ascenseur dans lequel Einstein a fait l’expérience de la pensée aboutissant à la théorie de la relativité. J’étais là quand le conseiller fédéral Hans-Rudolf Merz a annoncé qu’entre soustraction fiscale et fraude fiscale, il n’y aurait plus de différence. Et vous, où étiez-vous ce 13 mars 2009? Quel a été votre rôle dans ce «petit pas d’un homme et ce grand pas de l’humanité»? Vous y aviez pensé avant, comme le Tchèque à l’ampoule électrique? Vous l’aviez dit à vos amis, à vos collègues de parti, peut-être même aux journaux? Vous faites donc partie de l’équipe – appelons-la notre NASA – qui a permis à Hans-Rudolf Merz, mais ç’aurait pu être un autre, vous peut-être, d’accomplir devant 7 millions de Suisses éberlués, et davantage encore d’Européens, ce geste qui allait changer pour toujours notre perception de la réalité.

La NASA vise la planète Mars désormais. Toute une société internationale se prépare à amarsir. Chacun y joue son rôle, modeste, patient, dévoué. La «Mars Society» n’est pas très différente du Nouveau Mouvement européen suisse dont le but, encore lointain et semé d’embûches, est de faire atterrir le pays sain et sauf à Bruxelles.

Je vous quitte car, au nom de l’humanité, je suis tenue de réussir ma tarte aux pommes.

Il y a de constants rappels à rabaisser le génie à des dimensions humaines

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