Un socle, une autorité. Une parole tranchée. Un sourire, parfois, mais discret, presque caché. Et puis, un jour, un coup de folie, une bizarrerie bien allumée qui reste imprimée dans la tête des héritiers comme la possibilité d’une île dans un océan de stabilité… Ça, c’était le grand-père de jadis, celui qui trônait en bout de table lors des fêtes de famille et assénait les vérités politiques et sociales du moment. On l’écoutait à travers la fumée de son cigare et on allait se faire câliner sur les genoux de grand-mère, présence douce et solaire, jamais énervée, jamais sévère…

Aujourd’hui, ce schéma n’a plus rien à voir avec la réalité. Désormais éternellement jeunes et dynamiques, les grands-pères se roulent dans le gazon avec la nouvelle génération. Quand ils ne produisent pas eux-mêmes une deuxième fournée de nourrissons lançant dans la ronde familiale des tantes et oncles plus jeunes que les nièces et neveux. Un exemple célèbre? La petite Giulia Sarkozy, fille de Nicolas et Carla, née en octobre 2011, un an et demi après Solal, fils de Jean, fiston de l’ancien président. Un choix qui n’est pas sans conséquences. «Etre à nouveau père lorsqu’on est déjà grand-père crée inévitablement de la confusion et des interférences», observe le psychanalyste Bernard Prieur sur le site Psychologies.com. «Quand un homme refait sa vie, il y a plus de chances que le rôle du père prime. Il est très difficile psychiquement de fonctionner sur les deux plans en même temps.» Autrement dit, le jeune adulte qui, vers 30 ans, devient père et attend de son père qu’il fasse un super-grand-père, devra revoir sa copie si son père remet le couvert. Le concerné aura d’autres fesses à talquer.

La disponibilité, c’est justement le grand atout des nouveaux grands-pères auxquels Le Temps a choisi de s’intéresser. Aux antipodes des quinquas ou sexagénaires qui se relancent dans la paternité, ces grands-pères se mettent à la disposition de leurs enfants pour des gardes régulières et, plus spectaculaire, les valeureux officient sans l’aide de la grand-mère. Ils s’appellent Daniel, Olivier et André, ils vivent en Suisse romande, et passent ou ont passé des journées entières avec des tout-petits qu’ils ont langés, nourris, promenés et bercés sans la contribution d’une fée du logis. Parfois, ils sont divorcés, ce qui explique la mission en solitaire. Parfois, le tête-à-tête est un choix. L’occasion de développer une relation singulière avec le nouveau-né.

«Ils avaient besoin de moi»

André, par exemple. Marié avec Pierrette depuis presque cinquante ans, cet ancien administrateur médical au CICR a choisi de s’occuper à plein temps des enfants de son fils dès leur plus jeune âge. Après avoir pris une retraite anticipée à 57 ans, André a gardé Quentin, son petit-fils, des journées entières pour que son fils et sa belle-fille puissent continuer à travailler. «Au départ, j’ai simplement pallié une absence de crèche. Mais très vite, j’ai réalisé ma chance. Après Quentin, deux autres enfants ont suivi et, au­jourd’hui encore, je constate chaque jour la proximité que cette garde a provoquée.»

Dès la fin du congé maternité, André se rend donc quotidiennement dans le foyer des jeunes parents. De 7h à 17h ou de 13h à 23h, selon l’horaire de la maman qui travaille à l’aéroport. «C’est comme si j’avais un autre job. Ma femme, infirmière, a continué son activité pendant cinq-six ans. Moi, je m’occupais de mes petits-enfants.» Quand on lui fait observer que d’autres retraités préfèrent suivre des cours de yoga, André hausse les épaules. «J’avais aussi pris des cours d’aquarelle pour occuper ma retraite, mais on avait besoin de moi, je n’ai pas hésité.» Qu’a-t-il retiré de cette garde en solitaire? «J’ai découvert le rude quotidien d’une maman! Lorsque j’ai eu mes enfants, on était en Afrique, j’étais souvent en mission et je n’ai pas pu participer aux tâches domestiques. Là, j’ai compris.» André a aussi développé une «complicité pas possible» avec ses petits-enfants, qui continuent à venir régulièrement chez leurs grands-parents. «Chez nous, ils sont comme chez eux. Sauf que je ne leur laisse pas trop regarder des programmes idiots à la télé.» Justement. A propos de discipline, y avait-il des consignes données par les parents? «J’observais quelques codes. Par exemple, dans le foyer de mon fils, je ne cuisinais jamais de viande, puisqu’ils sont végétariens. Par contre, chez nous, il y a de la viande et les deux aînés, carnivores, s’en donnent à cœur joie. Mais dès que les parents sont là, ce sont eux qui décident, encore aujourd’hui.»

«Transmettre la passion de l’archéologie»

Question discipline, Daniel n’est pas timoré. Quand Marion, bientôt 3 ans, s’en prend aux livres qui, pour lui, sont «sacrés», il la «sermonne» sans ménagement. «Je ne suis pas pilote de poussette dans l’âme; à 62 ans, je ne me sens pas grand-père», explique cet enseignant en histoire ancienne et professeur de latin à la retraite qui habite Fribourg et s’occupe régulièrement de sa petite fille en solitaire. «Si je suis heureux qu’il y ait une Marion de plus dans le paysage, c’est surtout pour lui transmettre au goutte-à-goutte mes passions pour l’art archéologique et la musique.» Il a d’ailleurs déjà commencé. Dans le cadre des visites guidées du site d’Avenches qu’il réalise, Daniel a rédigé un conte destiné à initier les enfants à l’archéologie. «Je l’ai lu à Marion, et lorsqu’on s’est rendus sur le site, elle était déçue de ne pas y trouver Camille-Luce, le personnage principal! Je ne veux pas attendre qu’elle ait 15 ans pour lui apprendre à regarder et à inventer le monde», précise encore celui qui se fait appeler «nonno», car «grand-papa, c’est trop vieillot». En termes de consignes parentales, Daniel se sent très libre. «A la maison, on cuisine italien; Marion mange donc italien chez nous. Je fonctionne de manière instinctive, je n’ai rien lu sur l’art d’être grand-père. Si je fais des erreurs, je fais des erreurs!» Aucune rivalité, selon lui, avec les parents ou les autres grands-parents. «On se retrouve souvent tous ensemble, avec mon ex-épouse, ma compagne actuelle, et les parents de Simon, le mari de ma fille. Je suis sans doute plus net en matière de discipline que ma fille, qui souhaite toujours tout expliquer à Marion, mais chacun respecte la méthode de l’autre.»

«Tout m’amuse, chez un bébé»

La rivalité avec les parents, c’était un souci d’Olivier, cinéaste et romancier, qui s’occupe seul de Nina, 13 mois, fille de sa fille, à raison de deux jours par semaine depuis la fin du congé maternité. «Je craignais des conflits, mais il n’y a pas le moindre problème. C’est que je respecte aussi leurs souhaits. Par exemple, je suis scrupuleusement le guide d’introduction des aliments distribué par le pédiatre. Quand ma fille a arrêté de prendre le sein dans les années 70, elle est passée directement au lait de vache. Dans cette feuille de route, on apprend que le lait de vache est strictement interdit jusqu’à un an; je me suis aligné!» s’amuse le romancier.

Le grand-père s’est porté volontaire car, d’une part, il pense que «ce n’est pas bon de mettre les enfants en garderie avant un an» et, d’autre part, il a toujours «adoré les tout-petits». «Tout m’amuse chez un très jeune enfant. Dès l’école, ça se calme nettement.» Changer les couches n’est pas un problème, il le faisait déjà avec ses propres enfants. Par contre, il dit avoir «plus de recul, plus de plaisir avec Nina, être moins dans l’urgence». «Et je suis touché d’être au service de quelqu’un. Nina ne pleure presque pas, heureusement. Je crois que je serais dérouté si elle hurlait sans arrêt. Je n’ai pas un très bon souvenir de mon propre premier âge, voilà peut-être pourquoi je suis aussi ému devant les bébés», précise le romancier. Avec Nina, Olivier a appris l’art de la promenade et observé l’attraction que la petite opère sur sa boulangère. «C’est un âge incroyable, avec elle, je ne m’ennuie jamais!»

Daniel, André et Olivier ne sont pas les porte-drapeaux d’une nouvelle tendance. Le sociologue lausannois Jacques-Antoine Gauthier et son homologue genevoise Cornelia Hummel sont formels: ces grands-pères qui agissent en solitaire restent des cas isolés. En règle générale, dans le clan familial, la garde des petits-enfants reste assurée par les grands-mères, et plus particulièrement par la mère de la mère. Logique matrilatérale dans laquelle le grand-père «tient de plus en plus à occuper une place», tempère Norah Lambelet Krafft, présidente de l’Ecole des grands parents de Suisse romande, à Lausanne. Celle qui est elle-même cinq fois grand-mère repère de plus en plus de grands-pères «conscients du rôle qu’ils jouent dans la construction identitaire des enfants». A quoi voit-on cette évolution? «Notamment, au chagrin de ces grands-pères, lorsque, en cas de dispute avec les enfants, le lien avec les petits-enfants est rompu. En termes d’attachement et d’investissement, ils n’ont rien à envier aux grands-mamans.»

L’Ecole des grands-parents de Suisse romande: 5, place de la Riponne, 1005 Lausanne, 021 311 13 39, www.vaudfamille.ch

L’Ecole des grands-parents européens (EGPE). 12, rue Chomel, 75007 Paris. 033 1 45 44 34 93, www.egpe.org

«Etre à nouveau père quand on est déjà grand-père crée de la confusion et des interférences»

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