Revue de presse

Grands espoirs et grandes manœuvres en Algérie

L’annulation de facto par le Conseil constitutionnel de l’élection présidentielle prévue le 4 juillet est une victoire pour les manifestants mais ouvre une nouvelle période d’incertitudes, décortiquée par la presse algérienne

Les faits sont clairs. Il n’y aura pas d’élection présidentielle en Algérie le 4 juillet prochain. Le scrutin qui devait permettre d’élire le successeur d’Abdelaziz Bouteflika est «impossible» à tenir, selon le Conseil constitutionnel, qui l’a annoncé ce dimanche, en annulant les deux seules candidatures en lice – celles d’un médecin et d’un vétérinaire absolument inconnus. «Il y a lieu de réunir les conditions adéquates pour l’organisation de cette élection dans la transparence et la neutralité en vue de préserver les institutions constitutionnelles qui concourent à la réalisation des aspirations du peuple souverain.»

Ainsi, «il revient au chef de l’Etat de convoquer de nouveau le corps électoral et de parachever le processus électoral, jusqu’à l’élection du président de la République et la prestation du serment constitutionnel», ajoute le communiqué, cité dans El Watan. «Il n’a pas le choix, faute de candidats, il ne peut que demander au chef de l’Etat intérimaire de reconvoquer le corps électoral», explique la constitutionnaliste Fatiha Benabbou auHuffington Post algérien. L’Algérie traverse des heures capitales: «Pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie, des élections présidentielles sont reportées à deux reprises d’une manière successive», souligne le quotidien électronique Tout sur l’Algérie (TSA).

Des manifestations toujours pacifiques

«Pour le pouvoir, c’est un camouflet, pour le peuple, c’est incontestablement une autre grande victoire, après avoir empêché le cinquième mandat et mis fin à vingt ans de règne de Bouteflika. Mais une victoire symbolique, sans plus, continue un autre article de TSA, à la pointe sur le sujet, avec son suivi en direct des événements hier. Sur l’essentiel, le pouvoir n’a rien cédé et n’a pas montré des signes qui laisseraient penser qu’il s’apprête à faire de sérieuses concessions. La teneur du communiqué du Conseil constitutionnel invalidant les deux candidatures ne laisse pas de doute quant aux intentions du pouvoir pour l’étape à venir. En un mot, le projet n’est pas abandonné.» Et encore: «Aux mêmes causes les mêmes effets, la nouvelle convocation du corps électoral, si elle est émise par le même Bensalah [chef de l’Etat par intérim] risque de déboucher sur l’annulation du scrutin pour la troisième fois.»

Reprenons. Depuis le 22 février dernier, les Algériens sortent massivement et pacifiquement dans les rues chaque vendredi, principalement à Alger où la mobilisation ne faiblit pas, pour réclamer un changement du «système» politique en Algérie et le départ du «gang» – c’est le «hirak». «Cela faisait 100 jours vendredi, admire Liberté. […] Nous assistons à une révolution portée par une lame de fond qui travaille la société depuis des décennies.» «Les Algériens ont marché en masse vendredi dernier, le 4e du mois de Ramadan et le 15e depuis le début du hirak, démentant ainsi les prévisions de certains cercles qui tablaient sur l’essoufflement du mouvement durant cette période de jeûne», s’étonne encore El Watan.

La présidentielle aurait dû avoir lieu le 18 avril et être gagnée par Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999, et qui guignait un 5e mandat. Mais il avait dû renoncer, le 11 mars, face à la contestation populaire, puis avait démissionné le 9 avril. Son successeur par intérim nommé le même jour, Abdelkader Bensalah, avait fixé la présidentielle au 4 juillet, cinq jours avant l’échéance du délai de 90 jours que lui laisse la Constitution pour organiser de nouvelles élections.

Le report du scrutin au-delà du 9 juillet va donc ouvrir une période d’«impasse constitutionnelle», comme l’écrit ObservAlgérie. «Depuis le début de la révolte, les deux hommes à la tête de l’Etat, Nourdine Bédoui [premier ministre] et Abdelkader Bensalah, sont rejetés par la rue. La classe politique leur a tourné le dos et refuse de composer avec eux. Le fait qu’ils restent en place n’arrange pas le pouvoir puisqu’ils sont le symbole de l’ère Bouteflika, et surtout les acteurs et le résultat de la fraude électorale. Leur départ ne peut être qu’un signe de bonne foi pour une véritable solution à la crise, car encore une fois, la Constitution ne prévoit pas la possibilité de leurs limogeages.»

Casse-tête constitutionnel

Casse-tête constitutionnel donc, même si le site Algérie360 a vite fait de traduire les derniers événements en «Mandat prolongé pour Bensalah!». Casse-tête politique surtout, puisque dans les faits, le pouvoir est resté entre les mains des militaires, en l’occurrence du général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée depuis quinze ans. Or Gaïd Salah écarte toujours la période de transition, insistant sur «la tenue des prochaines élections dans les plus brefs délais possible, loin […], de périodes de transition aux conséquences incertaines, car l’Algérie ne peut supporter davantage de retard et de procrastination», citait vendredi El Watan. Autrement dit: l’armée veut contrôler le calendrier.

Pour Jeune Afrique, la cause est entendue: «Le scrutin n’a pour seul objectif que le maintien du «système» au pouvoir, estime le mouvement de contestation inédit, qui réclame au préalable le départ de tous les dirigeants actuels, dont le général Gaïd Salah, chef de l’armée depuis 2004. «Ni dialogue ni élections, mais une (Assemblée) constituante», pouvait-on lire sur une pancarte brandie par des manifestants vendredi à Alger. A noter que Jeune Afrique, dont le dossier de la semaine dernière était consacré au militaire, avec un éditorial en forme de fausse question, «Le général Gaïd Salah menace-t-il la révolution?», a été retiré des kiosques.

L’Algérie est à la croisée des chemins. Quel sera le prochain mouvement de l’appareil militaire? Liberté doute terriblement, en rendant compte de l’attitude du pouvoir par rapport aux manifestations: «Fidèle à sa nature despotique, le système politique renoue avec ses pratiques d’un autre âge. Mobilisation de l’appareil sécuritaire pour bloquer le déplacement des citoyens vers la capitale, usage de brutalités, fermeture des places emblématiques de la contestation, arrestations tous azimuts de manifestants, de militants, de blogueurs, d’activistes politiques… tout l’arsenal répressif est mis en branle pour casser la révolution du sourire qui a émerveillé le monde par son pacifisme, sa mobilisation massive et sa discipline.» Même si «au grand dam du système et de ses affidés politiques et médiatiques, le mouvement citoyen continue sa marche vers la libération du peuple».

La mort en détention de Kamel Eddine Fekhar, signe que rien ne change?

Le journal revient d’ailleurs sur les obsèques ce week-end du médecin militant des droits de l’homme Kamel Eddine Fekhar, mort en détention préventive lors d’une grève de la faim, mardi dernier. «Sa mort en détention, dans les conditions scandaleuses que l’on sait, a revigoré la révolution populaire qui n’a pas hésité à exprimer son indignation partout dans le pays face à ce qui s’apparente à une mise à mort programmée. Cette disparition tragique d’un militant politique, emprisonné pour ses idées, en plus de provoquer colère et stupeur chez l’opinion publique, jette le doute sur les véritables intentions des tenants du pouvoir par rapport au mouvement populaire.»

Soucieux, les voisins de l’Algérie continuent en tout cas de scruter la situation. «Présidentielle reportée, incertitudes assurées!» traduit le site marocain Wakatsera. «Jusqu’où iront donc ces manifestants déterminés à balayer jusqu’au dernier, tous les hommes politiques qui ont eu à flirter avec le régime Bouteflika? Nul ne saurait le dire. Ce qui est certain, c’est l’affrontement inévitable qui se dessine, les militaires ayant décidé de siffler la fin de la récréation. Malgré des concessions bien importantes, mais qui restent sans effet devant la conviction des insurgés à aller jusqu’au bout de leur œuvre de salubrité, les militaires restent droits dans leurs bottes. Pour les hommes en kaki, rien ne se fera hors Constitution. Et on a bien envie de leur donner raison, mais la bataille entre la légalité et la légitimité a commencé à faire rage.»

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