Opinion

Les grands-parents fréquentent de plus en plus leurs petits-enfants

OPINION. L’histoire récente de la vieillesse révèle que tout a changé: le nombre de personnes âgées, leur place au sein de la société, leur rôle dans la famille, leur mode d’intégration par le biais des activités hors emploi et même leurs représentations publicitaires, explique l’historien Dominique Dirlewanger

Dans les débats actuels sur le financement des retraites et du système de santé, la population âgée fait régulièrement l’objet de reproches sur son coût social croissant, sa situation économique enviable ou son rôle politique central. Entre le privilège de la longévité et l’indignité du vieillissement, les discours politico-médiatiques reproduisent de façon confuse une appréhension négative de la vieillesse qui s’inspire de nombreux lieux communs.

Depuis l’aphorisme «La vieillesse est un naufrage», attribué successivement au vicomte de Chateaubriand puis au général de Gaulle (à propos de Pétain), jusqu’aux paroles de la chanson de Brel, «Les vieux ne rêvent plus», un regard sombre est posé sur les vieillards. Pourtant, l’histoire récente de la vieillesse révèle que tout a changé: le nombre de personnes âgées, leur place au sein de la société, leur rôle dans la famille, leur mode d’intégration par le biais des activités hors emploi et même leurs représentations publicitaires. En effet, le quinquagénaire usé d’alors s’est métamorphosé en un jeune senior actif. La vieillesse n’est plus seulement un âge, c’est un statut social.

Un nouvel âge de vie

Au cours du XXe siècle, les progrès de la médecine, de l’hygiène et de l’alimentation entraînent un allongement inédit de la longévité. En 1920, le Dr Alexandre Lacassagne publie La verte vieillesse, livre qui rencontre un énorme succès. L’ancien professeur de médecine légale de Lyon est fasciné par le grand âge. En étudiant les facteurs explicatifs de «cette amélioration de la vie», le portrait des robustes vieillards accompagne la diffusion d’une conception positive du vieillissement où la médecine permet aux individus de vivre plus longtemps en bonne santé.

Alors qu’au XIXe siècle l’entrée dans la vieillesse se confond souvent avec une condition sociale misérable, la généralisation des systèmes de retraite après 1945 et la mise en place des politiques en faveur du troisième âge dans les années 1960 permettent une amélioration sans précédent. La vieillesse devient un nouvel âge de la vie.

Le troisième âge occupe désormais une place centrale dans le développement de la Sécurité sociale

La crainte du vieillissement ne disparaît pas derrière les progrès gérontologiques. Connu depuis le XVIIIe siècle déjà, le recul des naissances suit une nouvelle accélération avec l’hécatombe de la Grande Guerre et les morts de la grippe espagnole. Dans ce contexte inquiétant, le concept de «vieillissement démographique» est proposé par Alfred Sauvy en 1928. Sous la plume du statisticien, une relation mécanique est postulée entre le recul de la natalité et l’accroissement de la population âgée, ce qui se traduit politiquement par la crainte d’un déclin national.

Fustigeant une «mentalité conservatrice» qui pèse sur la société dans son ensemble, cette représentation du vieillissement mélange des processus individuels et physiques avec des problèmes collectifs et sociaux. La formule du vieillissement de la population se transforme en une critique du fardeau des populations vieillissantes à la fin des années 1970. Avec cette rhétorique, les représentations du vieillissement réduisent à chaque fois la vieillesse à un âge gris.

Nouvelle coexistence familiale

Entre la figure positive du vieillard vert et la conception grise du vieillissement démographique, Les couleurs de la vieillesse* offre une formule métaphorique qui traduit les transformations des représentations au cours du dernier siècle. De manière complexe, la vieillesse se teinte de reflets vert-de-gris oscillant entre reconnaissance et dévalorisation du troisième âge. Le senior argenté renvoie l’image d’un consommateur privilégié associé au modèle de la retraite dorée. Population marginale au sein de l’assistance publique du XIXe siècle, le troisième âge occupe désormais une place centrale dans le développement de la Sécurité sociale, mais également au-delà.

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La coexistence familiale de trois générations apparaît comme une évidence. Contrairement à l’idée reçue d’une dissolution des liens de parenté, les enquêtes démontrent que les grands-parents fréquentent de plus en plus leurs petits-enfants (garde à domicile, soutien scolaire, etc.).

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Sans mentionner le bénévolat et les activités sociales du troisième âge, nombre de personnes très âgées (quatrième âge) sont aidées quotidiennement par des seniors, en premier lieu des femmes jeunes retraitées. Derrière les représentations monocolores qui dénoncent une nouvelle vieillesse «envahissante», le détour par le passé offre un recul bienvenu pour aborder avec sérénité les enjeux à venir du financement des retraites et de la prise en charge du grand âge.

Dominique Dirlewanger, Les couleurs de la vieillesse. Histoire culturelle des représentations de la vieillesse en Suisse et en France (1940-1990), Neuchâtel: Editions Alphil, 2018.


Dominique Dirlewanger est historien et maître de gymnase.


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