La Guyane française, touchée par un vaste conflit social, a vécu au ralenti ce week-end, alors que démarre, ce lundi, une grève générale lancée par les syndicats. Une quinzaine de barrages routiers ralentissent aussi la vie économique depuis jeudi dernier dans ce territoire d’outre-mer d’Amérique du Sud, qui compte plus de 250 000 habitants.

A Paris, le gouvernement, lui, dénonce «l’instrumentalisation» de la crise en pleine campagne présidentielle. Mais ses tentatives pour ramener le calme «se sont heurtées samedi à une fronde des autorités locales. «Dans ce climat houleux, Air France, de même qu’Air Caraïbes, a décidé d’annuler ses deux vols long-courriers […] de Paris-Orly à Cayenne, dimanche et ce lundi matin», lit-on dans Les Echos: «Nous ne pouvons pas assurer ces vols pour des raisons opérationnelles», a justifié le porte-parole de la compagnie aérienne, évoquant des problèmes d’approvisionnement des avions en carburant et des difficultés de circulation sur les pistes d’atterrissage.»

Le gouvernement doit se déplacer, exigent les Guyanais

Vendredi, Bernard Cazeneuve avait pourtant tenté de sortir de l’impasse. Le premier ministre avait appelé «à l’apaisement, au calme, au dialogue […] parce que rien ne se construit dans le désordre et l’affrontement», et assuré avoir pris «des dispositions de manière à ce que le dialogue puisse s’engager en Guyane». L’envoi d’une «mission interministérielle de haut niveau» avait été convenu, mission confiée à Jean-François Cordet, conseiller maître à la Cour des comptes et ancien préfet du territoire, dont le site FranceGuyane.fr résume les propos.

Mais les élus locaux ont refusé d’entrer en négociations tant qu’un membre du gouvernement ne ferait pas le déplacement. Malgré l’arrivée de la mission Cordet, 37 syndicats réunis au sein de l’Union des travailleurs guyanais (UTG), proche de la CGT de la métropole et qui défend plutôt l’indépendance du pays, ont voté samedi à la quasi-unanimité une «grève générale illimitée» pour lundi. Il s’agit, avec des collectifs de citoyens, de lutter contre l’insécurité et pour la santé, d’obtenir une sorte de «Plan Marshall»: les Guyanais exigent d’être «enfin entendus» pour améliorer la prise en charge sanitaire, favoriser le tissu économique, la desserte en courant électrique, pour faire baisser le chômage et la déscolarisation qui touche les jeunes.

Les 500 frères, zapatistes guyanais

Et qu’en dit-on en métropole, alors? «Le gouvernement doit répondre rapidement à ces attentes», juge la ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, qui est récemment allée sur place et se dit «impressionnée par la justesse de ces attentes». C’est d’ailleurs lors de cette visite que «la première étincelle a jailli, le 16 mars», fait remarquer Ouest-France: «Des membres du collectif «500 frères» avaient fait irruption dans la salle des débats de la Collectivité territoriale de Guyane. Ils réclamaient de l’Etat des mesures énergiques contre l’immigration clandestine et la délinquance, dans le territoire français comptant le plus d’homicides (42 en 2016).»

Mais qui sont-ils? «Cagoulés et vêtus de noir», ils «multiplient les coups d’éclat pour dénoncer la délinquance endémique», selon Le Figaro. «Accusés de flirter avec les codes d’une milice, ils revendiquent» pourtant «une action non violente». Ils cassent «la baraque partout» où ils vont, raconte Libération. «Corps sculpté, habillés de T-shirts ornés d’armes à feu et d’une épée, la démarche assurée, ils sont les zapatistes du blocage qui paralyse la Guyane»:

«J’entends les Guyanais», assure de son côté la ministre des Outre-mer, Ericka Bareigts, qui a cependant remis une éventuelle visite tout en assurant dimanche qu’elle n’avait «pas peur» de se rendre sur place. Mais «on pourra aller en Guyane lorsque les conditions seront réunies et que les choses auront bien avancé», dit-elle sans s’engager plus précisément. La délégation mandatée par le gouvernement et la préfecture a demandé aux manifestants de leur remettre un «cahier de revendications». Mais 13 des 22 maires de Guyane ont exigé «la venue des ministres et refusent de rencontrer la mission interministérielle».

Dans cet océan d’informations difficiles à décoder, un commentaire se détache, celui de La Croix, qui a le mérite de résumer un malaise peu perceptible en Europe: «Loin des yeux, loin des préoc­cu­pa­tions. A 7000 kilomètres du continent et des éclats de la bataille présidentielle, l’écho d’un autre fracas se fait entendre […]. Agrégeant de multiples revendications, le mouvement […] menace déjà de virer à la tourmente […]. Etablissements scolaires fermés, vols annulés, lancement de la fusée Ariane 5 ajourné… C’est d’ailleurs sur le site de Kourou que les premiers barrages des grévistes ont été installés car, dit l’un d’eux, ici, on n’a d’yeux que pour le spatial.»

Un très haut niveau de chômage

Mais de quoi souffre exactement la Guyane? «De tous les maux qui affectent de manière générale les territoires d’outre-mer», répond La Croix: «Un niveau d’éducation et de formation plus faible qu’en métropole et un niveau de chômage beaucoup plus élevé. En Guyane, la part des jeunes de 18 ans en difficulté de lecture dépasse 48% – contre une moyenne nationale de 10%. Le taux de chômage, lui, se situe autour de 22%, et au-delà de 50% pour les 15-24 ans.»

A moins d’un mois du premier tour de la présidentielle, les candidats et leurs équipes se sont donc évidemment saisis du conflit. Marine Le Pen (FN) dénonce le «service cruellement minimum» des gouvernements successifs vis-à-vis de la Guyane, tandis que Nicolas Dupont-Aignan (Debout La France) pointe «la démission de l’Etat». «Cette situation est la conséquence de l’échec de la politique de François Hollande», accuse pour sa part François Fillon (LR). Benoît Hamon (PS), juge que la Guyane a «le droit à l’égalité et à la sécurité».

Nouveau lapsus pour Macron

Et Emmanuel Macron, enfin, a lancé «un appel au calme» depuis La Réunion où il était en déplacement, commettant un lapsus faisant de la Guyane une «île». «Méprise? Décalage horaire? Lapsus?» Bis repetita, en tout cas, puisqu’il avait déjà «qualifié par erreur d'«expatriée» une femme habitant en Guadeloupe au détour d’un selfie avec un lycéen au mois de décembre». D’où «une nouvelle vague de commentaires mécontents ce dimanche 26 mars» s’amuse Le Huffington Post.

Mais «l’invective, l’outrance et l’approximation» dont les candidats «ont fait preuve contribuent à attiser les désordres qui perturbent la vie de nos concitoyens guyanais», indiquent dans un communiqué commun le ministre de l’Intérieur, Matthias Fekl (en fonction depuis le 21 mars), et Ericka Bareigts. Et, «on le voit bien, conclut La Croix, la réponse politique ne s’annonce pas simple. Il y faudra de la méthode: inscrire les efforts nécessaires dans la durée, […] mais aussi ce qu’il faut de jugement et de délicatesse si l’on veut répondre, par la même occasion, au sentiment qu’éprouve une part de la population, celui de compter moins qu’une fusée.»

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