Il était une fois

Le 12 juin 1975, Kostas Karamanlis adresse la demande d’adhésion de la Grèce aux Communautés européennes. Le premier ministre voit des avantages économiques à la participation à part entière de son pays au Marché commun, mais surtout des avantages politiques: la Grèce sort d’une dictature militaire de sept ans qui a été provoquée par un brouillage identitaire entre l’Ouest et l’Est, le Nord et le Sud, la monarchie et la république, l’autoritarisme et la démocratie. L’Europe, pense-t-il, le dissipera et fournira une issue positive au nationalisme tourmenté des siens: «Le peuple grec croit à la mission de l’Europe», dit-il, et dans son cadre, à «la consolidation de la démocratie et à l’avenir de la nation».

Au moment où il parle, Karamanlis dirige une coalition de deux partis de droite centristes qui rassemblent 75% de l’électorat et qui sont favorables à l’adhésion. Le Pasok, Mouvement socialiste panhellénique, fondé moins d’un an plus tôt par Andréas Papandréou, s’y oppose au nom de ses trois slogans: l’indépendance nationale, le pouvoir au peuple et la libération sociale. Proche idéologiquement du groupe des pays dits «non alignés» dans la Guerre froide, le Pasok a obtenu 13, 5% des voix aux élections de novembre 1974 et dispose de 15 députés sur 300.

La demande grecque est accueillie favorablement par les neuf Etats qui forment les «Communautés européennes» depuis leur élargissement en 1973 à la Grande-Bretagne, l’Irlande et le Danemark. Un immense soulagement a accompagné la chute des colonels grecs et le rétablissement de la démocratie parlementaire. C’est d’ailleurs toute l’Europe du Sud qui se libère puisque les régimes autoritaires de Salazar au Portugal et de Franco en Espagne sont abolis. Les Européens fêtent alors leur deuxième réconciliation continentale de l’après-guerre, après celle qui avait réuni la France, l’Allemagne et l’Italie. Ils sont gagnés par une sorte d’euphorie. Conseil des ministres, Commission et Parlement européens saluent le geste grec. Les doutes sont à venir.

Invitée à formuler son «avis», la Commission de Bruxelles donne un premier coup de frein. Fin janvier 1976, elle recommande une période de pré-adhésion pendant laquelle l’économie grecque, particulièrement faible, serait ajustée à celle de ses nouveaux partenaires. Elle s’inquiète également du conflit gréco-turc à propos de Chypre et avertit qu’en aucun cas les Communautés ne peuvent devenir partie prenante dans les désaccords entre la Grèce et la Turquie. L’«avis» provoque un scandale à Athènes. Cette Europe tant désirée est soudain accusée d’arrogance, de paternalisme et d’impérialisme. Elle n’a pas à dire à la Grèce ce qu’elle doit faire avec la Turquie, et si elle veut bien l’accueillir comme nouveau membre, elle n’a pas à lui dicter ses conditions. La colère est telle en Grèce que le 9 février 1976, le Conseil européen désavoue la Commission et déclare qu’il n’y aura ni pré-adhésion ni conditions politiques à l’adhésion de la Grèce. Le directoire européen a surtout le souci de ne pas fragiliser le nouveau régime démocratique.

Les négociations commencent le 27 juillet 1977, soit plus d’un an après la demande formelle. Puisqu’il est impossible de parler ouvertement aux Grecs des problèmes qui jalonnent la voie de leur adhésion, c’est par la longueur du temps et le silence des bouches que les Européens géreront les affaires grecques. Ce temps et ce silence qui trente ans durant rempliront les placards euro-grecs de tricheries, de dossiers en déshérence, de blocages en attente de solution et d’inassouvissements.

Aux élections législatives de novembre 1977, le Pasok double sa représentation, passant de 15 députés à 93. Il réclame un référendum national sur l’adhésion. Dans ce climat, Karamanlis demande l’accélération des négociations.

Or les Européens, heureux dans un premier temps de voir les Grecs venir dans leur camp, ont des réticences quand il s’agit de passer aux questions pratiques. Ils ne les expriment pas ouvertement mais, dossier après dossier, ils font valoir leurs désaccords.

Les pays riches, comme l’Allemagne, le Benelux ou le Danemark, insistent sur les risques liés au fossé économique qui serait créé au sein des Communautés, et surtout sur les charges et obligations qui découleraient pour eux de l’adhésion rapide de la Grèce. L’Italie redoute pour son agriculture et l’Irlande pour sa part aux fonds d’aide régionaux. La France, où pourtant le président Giscard d’Estaing est un partisan de l’adhésion d’Athènes, résiste fortement à l’arrivée des produits agricoles grecs sous le prétexte qu’elle devra accepter au même titre la concurrence des produits espagnols.

Marchandages normaux s’agissant de sujets objectivement compliqués et délicats pour toutes les parties? Sans doute. Mais ils baignent dans un climat caractérisé par deux sentiments contradictoires: le scepticisme des Européens quant à la capacité réelle de la Grèce de s’adapter à l’économie et aux mœurs de la Communauté, et leur désir d’ancrer définitivement le pays dans le club des démocraties.

Le désir politique domine le scepticisme matériel et, le 1er janvier 1981, la Grèce devient le dixième membre de la CEE. Les mêmes sentiments, toujours aussi contradictoires, l’amènent dans la zone euro le 9 mars 2000. Car qui aurait eu le front, même en connaissance des vrais chiffres de l’économie grecque, de s’opposer ouvertement aux demandes d’un Etat membre? Dans une union d’égaux, le premier qui dit non est voué aux gémonies. Voir Angela Merkel.

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