Comme un boomerang, la question grecque est de retour. Cela n’a rien de surprenant. La Grèce a une énorme dette publique qui ne disparaîtra pas spontanément. Comme toujours, lorsque de lourdes échéances de remboursement se profilent à l’horizon, la tension remonte. Cette fois-ci, ce sont 6 milliards d’euros que la Grèce doit trouver d’ici juillet.

La situation a quelque chose de surréel. Depuis 2010, quand la crise a éclaté, les gouvernements grecs successifs ont considérablement réduit leurs déficits, mais le poids de la dette n’a cessé de grimper, s’approchant aujourd’hui de 180% du PIB. Ses partenaires européens agitent la carotte d’une remise si le gouvernement fait ce qu’on lui dit, en premier lieu des efforts budgétaires supplémentaires. Mais le FMI a récemment estimé que de tels efforts bloquent toute reprise de la croissance, et sans croissance la Grèce n’a aucune chance d’atteindre les objectifs assignés.

Une sorte de comédie grecque

Bizarrement, le gouvernement grec est très remonté contre le FMI qui, en plus, réclame une remise de dette. La raison est que le FMI pousse à des réformes de structure qui sont politiquement difficiles. Or le gouvernement allemand veut absolument que le FMI continue à faire partie de l’opération. La BCE, quant à elle, refuse d’acheter de la dette grecque dans le cadre son opération de création de liquidité (QE) en cours parce qu’elle considère que la dette ne sera peut-être pas remboursée. Une sorte de comédie grecque.

Les pays d’Europe du Nord, avec l’Allemagne en tête, ne veulent pas de remise de dette. Ils considèrent qu’ils en ont déjà fait assez. Une première remise a eu lieu en 2012 sur la dette due au secteur privé, qui était au départ largement détenue par les grandes banques, surtout allemandes et françaises.

Opération catastrophique

Voyant venir la remise de dette, ces banques s’en sont largement débarrassées, la vendant en partie aux banques grecques et cypriotes. La remise de 2012 a mis à terre ces banques. Résultat: le gouvernement grec a dû immédiatement emprunter de quoi éviter un effondrement bancaire, tout comme Chypre un an plus tard. Opération catastrophique, donc.

Une seconde remise a eu lieu en 2015. Cette fois ce sont les partenaires européens qui s’y sont collés, mais de manière déguisée. Ils ont baissé les taux d’intérêt de la dette, autorisé un long moratoire et reporté à 50 ans l’échéance finale.

De ce fait, les échéances du gouvernement grec sont aujourd’hui parmi les plus faibles de la zone euro, ce qui agace des pays comme l’Espagne qui doivent débourser beaucoup plus pour honorer leurs propres dettes. L’opinion publique allemande est absolument opposée à toute vraie remise à un pays qu’il considère comme fantaisiste, non fiable et peu ardent à la tâche. Et il y a des élections en Allemagne à l’automne.

Chacun détient un bout de vérité

Le gouvernement grec, élu en 2015 sur la promesse de la fin de l’austérité, a été obligé de faire volte-face en juillet de la même année lorsqu’il a dû emprunter aux Européens et au FMI de quoi faire face à de lourdes échéances de remboursement. Depuis, il explique à ses électeurs que la poursuite de l’austérité sera récompensée par une remise de dette.

Difficile d’imaginer une situation plus coincée. Le paradoxe c’est que tous les protagonistes détiennent un bout de vérité. Personne ne sait si les Grecs pourront rembourser leur dette, pour la bonne raison que, au-delà de 2019, l’essentiel des échéances importantes commencera à arriver dans les années 2030.

C’est également vrai qu’il est pratiquement impossible de maintenir indéfiniment une politique d’austérité. La solution de rêve est un retour durable de la croissance, qui a deux vertus: elle rend la dette existante de moins en moins lourde par rapport au PIB, et elle améliore le budget en gonflant les rentrées fiscales.

Il suffit de changer de scénario

Pour retrouver le chemin d‘une croissance durable, la Grèce doit se réformer encore plus en profondeur, ce qui prendra des années pour produire des effets tangibles. En attendant, elle doit pouvoir utiliser le seul levier dont elle dispose, la politique budgétaire, et donc sortir du carcan qu’on lui impose.

Il suffit donc de changer le scénario. Que l’Allemagne cesse d’exiger l’austérité et lève son refus de remise explicite de dette. Que le gouvernement grec engage une relance budgétaire, financée par les Européens et le FMI. Que la dette soit étalée jusqu’en 2080, comme le suggère le FMI, une remise sous condition que la Grèce se réforme. Trop simple, sans doute.


Charles Wyplosz, professeur d’économie internationale à l’Institut de Hautes études internationales et du développement de Genève, directeur du Centre international d’études monétaires et bancaires.

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