«Grèce et Turquie, éternels frères ennemis», écrit la correspondante à Athènes des quotidiens de Tamedia. C’est d’ailleurs reparti, avec un nouveau regain de tension dans des relations marquées par une constante alternance de périodes d’hostilité mutuelle et de réconciliation depuis presque deux siècles. Depuis que la Grèce a gagné son indépendance vis-à-vis de l’Empire ottoman en 1821, en fait. Mais que se passe-t-il maintenant pour que les regards désapprobateurs se tournent à nouveau du côté d’Athènes et d’Ankara? Réponse des Echos: «La Turquie craque une allumette de plus dans une Méditerranée orientale volatile.»

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Concrètement, depuis ce printemps, au début de la pandémie de Covid-19, les relations diplomatiques sont sur le point de dégénérer en conflit ouvert entre les deux pays. La Turquie menant depuis 2019 sa guerre en Syrie pour anéantir les poches de résistance kurdes et ainsi placer une partie du pays sous son contrôle, elle joue le rôle qu’on déteste lui voir jouer: servir de porte d’entrée en Europe en libérant de son territoire des millions de migrants – principalement syriens et afghans – pour faire pression sur Bruxelles.

La Grèce submergée

Résultat: la Grèce est submergée par une vague migratoire sans précédent où 10 000 migrants ont été refoulés du territoire par la police avec le soutien de l’armée. Mais à cela s’ajoute maintenant le fait que dans le cadre de ses activités d’exploration d’hydrocarbures, la Turquie a annoncé le déploiement de son vaisseau Oruc Reis en Méditerranée orientale. Du coup, la Marine grecque a envoyé, elle, des navires en mer Egée et annoncé ceci:

Des préparatifs renforcés pour répondre à toute activité

«Athènes craint un retour au scénario chaotique de mars dernier», lit-on sur le site de la Tribune de Genève,lorsque l’UE avait «accusé la Turquie d’utiliser les migrants comme outils de chantage». Côté grec, on redoute que ce «chantage» soit aussi utilisé dans le «dossier hautement sensible […] des hydrocarbures.» Car il paralyse Bruxelles, estime le quotidien libanais L’Orient-Le Jour.

Athènes a déjà protesté officiellement contre ces mouvements proches de l’île grecque de Kastellorizo. Mais Ankara affirme que la zone maritime où les explorations sont conduites se trouve «entièrement sur le plateau continental turc, tel que déclaré aux Nations unies», selon Hami Aksoy, porte-parole du ministre des Affaires étrangères. La Turquie conteste que cette île «large de 10 km², à deux kilomètres seulement de la côte turque et à quelque 600 km du Péloponnèse» constitue un enjeu territorial. D’aucuns pensent qu’elle désire l’annexer.

Ce qui est considéré, à Bruxelles, comme «un mauvais message», puisque la Turquie, candidate à une adhésion à l’UE, est censée «s’engager sans équivoque pour des relations de bon voisinage». Elle a déjà condamné ces «forages illégaux». De son côté, Athènes dénonce l’accord turco-libyen signé l’année dernière, sur le partage des espaces maritimes entre Ankara et le gouvernement de Tripoli.

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Le gouvernement grec estime que cet accord vise à accroître l’influence de la Turquie en Méditerranée, où Ankara a également effectué des forages exploratoires à proximité de Chypre, à l’ulcération générale. Mais depuis le début de la semaine, la tension est encore montée d’un cran après qu’Ankara a dépêché, en plus de l’Oruc Reis, 18 navires de guerre dans les eaux territoriales grecques en vue de protéger son vaisseau.

Depuis, la Grèce est en état d'«alerte»,titré Ta Nea en une, et Courrier international constate que toute la presse du pays est unanime sur ce qu’elle appelle une «provocation d’Ankara en mer Egée». Le quotidien ajoute que «le gouvernement grec […] a rappelé ses soldats et gelant tout congé militaire». Il n’en a pas fallu davantage pour que la chancelière allemande, Angela Merkel, demande poliment, par téléphone, aux deux parties de se calmer.

Prière ce vendredi à Sainte-Sophie

Tout cela se produit à quelques heures de la première prière musulmane qui aura lieu ce vendredi à la basilique Sainte-Sophie-d’Istanbul, retransformée en mosquée. «Lors d’un échange avec le pape François», la présidente grecque, Katerina Sakellaropoulou, l’a d’ailleurs «remercié pour ses propos sur la décision turque de convertir l’ancienne basilique […] et lui a demandé de continuer à user de son influence sur ce sujet sensible», relate La Croix.

Face à toutes ces «provocations turques», Athènes est comme abandonnée à son sort, lit-on sur le portail web Tovima.gr, dans un article qu’a traduit le site Eurotopics. net: «Depuis quelques années, les appels de la Grèce à prendre des sanctions contre la Turquie restent lettres mortes. Les réactions hellènes à la surenchère de provocations turques ne semblent pas émouvoir nos partenaires européens. Elles se limitent, dans le meilleur des cas, à des recommandations tièdes et d’ordre général»…

… Erdogan profite de la passivité des puissances et des vastes restructurations qui interviennent sur l’échiquier géopolitique mondial pour agir quasiment à sa guise

Ce, en vue de son «salut politique personnel», analyse l’hebdomadaire polonais Polityka: «Sa domination politique en Turquie repose davantage sur ses étonnants succès économiques que sur sa politique conservatrice. On le voit bien aujourd’hui: depuis que les problèmes économiques ont commencé, sa popularité et celle de son parti ont fortement reflué. Les calculs froids jouent un rôle important: Erdogan n’aurait pas gagné les deux dernières élections s’il n’avait pas passé d’alliance avec les nationalistes – qu’il combattait encore, du reste, lors de son premier mandat gouvernemental.» Mais depuis plus d’un mois, il est averti:

Le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas, dont le pays préside le Conseil de l’Union européenne pour une période de six mois depuis le 1er juillet, insiste sur «l’importance de mener un dialogue» avec la Turquie, «un pays stratégiquement important, et sur les questions migratoires» qui ont aggravé les tensions, ces dernières années, entre deux pays pourtant censés être alliés au sein de l’OTAN.

Saluant un «jour historique» au lendemain de l’accord européen sur un plan de relance post-coronavirus, le ministre allemand des Affaires étrangères a formulé le vœu d’une «réponse européenne commune» également sur la question migratoire, bien «conscient de la difficulté de la situation sur les îles grecques». N’empêche, «rien ne va plus entre l’UE et la Turquie», renchérit la Deutsche Welle, qu’on soupçonne d’avoir discrètement agi dans l’ombre pendant que les Vingt-Sept s’écharpaient à Bruxelles sur leur fameux plan. En pleine lumière, eux.


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