Faut-il encourager un employé à ne pas respecter son devoir de confidentialité face à son employeur? Bien sûr que non – sauf si une question de sécurité publique est en jeu ou que l’employeur viole ses devoirs légaux. Or l’industrie du nucléaire n’est pas n’importe quelle industrie. Le moindre accident, et c’est l’Etat qui devra intervenir.

En 2003, un rapport d’EDF mentionnait que le nouveau réacteur EPR «prend en compte la chute d’un avion commercial et comporte des dispositions pour se prémunir contre les effets et les conséquences d’une telle chute». Il se trouve qu’un employé a communiqué de manière anonyme au Réseau sortir du nucléaire français un document confidentiel-défense d’AREVA, constructeur du réacteur.

Areva ne disait pas tout

Greenpeace l’a fait analyser par un expert qui a pu démontrer qu’AREVA avait extrapolé les effets de la chute d’un avion militaire à celle d’un avion de ligne, alors que ce dernier est plus lourd, sans parler de la charge de kérosène qui peut être 10 fois supérieure à celle d’un avion militaire. Il est clair que l’impact sur un réacteur nucléaire n’est pas le même…

On est dans un cas de figure analogue avec l’association Sea Shepherd et la chasse à la baleine. La Commission Baleinière Internationale décide l’interdiction de la chasse à la baleine dans certaines zones du globe afin de laisser ces mammifères, dont plusieurs sont en danger de disparition, refaire leur population.

Des moyens illégaux qui peuvent être légitimes

Pourtant, cela n’empêche en rien la flotte japonaise de transgresser ces règles internationales et d’aller chasser les baleines. C’est là qu’interviennent les membres de l’association Sea Shepherd. D’abord, ils préviennent les bateaux qu’ils sont en train de chasser de manière illégale et s’ils ne quittent pas la zone, ils coulent les bateaux, sans pour autant provoquer des pertes humaines. Leur but est de détruire l’outil qui permet aux chasseurs illégaux de transgresser les lois, pas de tuer les chasseurs.

Est-ce acceptable? Peut-on utiliser des moyens illégaux pour faire cesser un comportement illégal? La réponse n’est pas oui ou non mais elle dépend des circonstances. Dans ce cas précis, soit on regarde les espèces de baleines s’éteindre les unes après les autres, soit on agit de manière efficace. Il est évident que le risque de voir une espèce s’éteindre est bien plus grand que quelques bateaux coulés. Dans le cas de l’EPR français, il est clair que le risque que fait courir la chute d’un avion commercial sur un réacteur nucléaire justifie la divulgation d’un document confidentiel.

Légitime défense du peuple suisse

D’ailleurs le code pénal a prévu de tels cas avec la légitime défense. Si vous tuez une personne mettant clairement votre vie en danger, vous ne serez pas jeté en prison tel un vulgaire meurtrier, les circonstances atténuantes, en l’occurrence la légitime défense, pourront être retenues.

Ce que Greenpeace propose aux employés de la centrale nucléaire de Beznau est une sorte de légitime défense du peuple suisse face aux cachotteries de l’industrie nucléaire. Les conséquences d’un accident nucléaire comme celui de Tchernobyl sur le site de Beznau impliqueraient l’évacuation d’un rayon de 30 km autour de la centrale, soit l’évacuation de la moitié de la ville de Zurich, sans parler des conséquences économiques pour tout le pays.

Il est évident que la révélation d’un document qui montrerait qu’Axpo cache la vérité aux autorités de sûreté nucléaire ne pourrait que profiter au peuple. Dès lors, l’employé qui aurait divulgué le document devrait être considéré comme un lanceur d’alerte. Malheureusement, dans notre pays, les lanceurs d’alerte ne bénéficient pas encore de protection juridique faute d’avoir réussi à se mettre d’accord au parlement. Ceci ne doit pas empêcher le bon sens d’agir.


Lire le point de vue opposé de Christian Lüscher: «Greenpeace pousse les employés de Beznau à la délation: l’Etat de droit, c’est pour les autres…»