Natacha Rault

La Grenouille à grande bouche et l’Inégalité selon Rousseau

Notre chroniqueuse se demande quelle tactique les femmes choisirent pour sortir de l’invisibilité à laquelle voulut les condamner la société. Et tout particulièrement le grand Rousseau. Sa réflexion la mène ainsi de la théologienne Marie Dentière à Virginie Despentes, en passant par Elisabeth Badinter et Grisélidis Réal

Connaissez-vous la blague de la grenouille qui a une bouche si grande qu’on ne peut même pas la prendre en photo: au lieu de dire «confiture» comme le lui conseille le photographe, elle clame bien fort «marmelade»!

Regardant Julie Depardieu dans La Femme Invisible, je repoussais un dépliant célébrant le tricentenaire de Rousseau pour déposer mon plateau télé. C’est alors que la machine à penser extirpa d’étranges analogies de ma mémoire. Invisibles, les femmes? Usant à leur endroit de divers stratagèmes, alliant des épithètes redoutables conjuguant la folie à l’hérésie, leur présence a été repoussée au-delà du perceptible. Je vous propose un florilège du cru genevois sur les tactiques féminines de self-défense pour sortir de l’invisibilité.

Marie Dentière est une femme peu connue, dont le nom a récemment été inscrit sur le mur des réformateurs par Isabelle Graesslé, Directrice du Musée de la Réforme. Dans une conférence donnée récemment à l’AGFDU (Associations Genevoises des Femmes Diplômées des Université) elle décrit la vie de celle qui tint tête à Calvin. Il la considéra d’abord comme digne d’aller convertir une abbesse catholique du Couvent des Clarisses (vers la FNAC actuelle). Puis, comme son ramage était très audible et truffé de citations bibliques très convaincantes, il la décrivit orgueilleuse et manipulatrice. Marie Dentière, dans son «Epître très utile» entreprit à coups d’arguments bibliques de démonter l’affirmation selon laquelle les femmes seraient responsables des péchés de l’humanité depuis Eve, la pomme et le serpent. Selon elle, jamais femme ne trahit Jésus, pas même Marie Madeleine. Elle invite les femmes à faire valoir les talents octroyés par la grâce divine, et ce malgré la peur des calomnies.

Remontant le temps, une halte s’impose auprès de Rousseau, dont on célèbre le tricentenaire. Dans son «Discours sur l’Origine et les Fondements de l’Inégalité», qui sera à l’honneur au Musée de l’Ethnographie en juin 2012, point n’est question de femmes, sauf pour aborder la propension de l’homme sauvage à satisfaire ses besoins physiques, et la propension des femelles à se désintéresser de leurs petits lorsqu’ils grandissent. Leur nature les laisse libres de ne pas s’attacher les uns aux autres.

Geneviève Fraisse et Elisabeth Badinter nous le rappellent à l’aube du tricentenaire: Rousseau consacre la disparition de la femme dans la sphère privée.

Il est toujours facile de regarder 300 ans en arrière et de se dire que les grands esprits de cette époque étaient plutôt obtus. Et nous, aujourd’hui? Les économistes acclamés de Super Freakonomics nous relatent que ce n’est pas l’argument physique, mais économique qui viabilise toute affaire de prostitution.

Ce qui est choquant, est-ce la prostitution, ou le fait qu’en refusant aux femmes des alternatives économiques viables on en conduit des masses au trottoir? Car ce qu’affirment celles qui ne sont ni droguées, ni maquées, c’est qu’elles acquièrent une liberté financière appréciable.

Dans «Le noir est une couleur» Grisélédis Réal raconte: en sortant de prison, à son arrivée à Genève, elle veut quitter la prostitution. Cependant, le droit de travailler lui est refusé, car elle a un casier judiciaire. Et elle part vers les trottoirs des Pâquis, où devenant très visible littérairement elle publiera des pages lui valant d’être aujourd’hui enterrée entre Borges et… Calvin au Cimetière des Rois.

Elle ouvre la voie à Virginie Despentes qui affirme dans «King Kong Théorie» qu’en se prostituant deux heures, elle gagne le temps d’écrire et de mener l’affaire «Virginie Despentes», bien plus profitable qu’un contrat de mariage avec un gentil gars «qui ne m’emmènera jamais plus loin que la ligne bleue des Vosges». Elle pave la route pour Nelly Arcan avec «Putain», même si pour cette dernière, le passage sur un plateau de télévision canadien à Tout le monde en parle la conduira au suicide. Paradoxalement, le thème abordé dans cette émission était la «dictature des apparences».

Certaines femmes bravent la discrétion et donnent leurs vies privées à la vindicte. Ce sont les suffragettes du présent, qui déboulent sur le fil tranchant de la renommée, bravant le danger lapidaire. J’aimerais leur dédier un monument aux «Vivantes».

Je suis devenue une grenouille à grande bouche en abandonnant mon pouvoir d’invisibilité à la midinette des 4 fantastiques. Comme le disait Ute Ehrhardt «Les filles sages vont au ciel, les autres où elles veulent», et plus récemment un livre de coaching professionnel pour les femmes titrait «Nice girls dont get the corner office».

Cela posé, l’idée de prostitution me dérange viscéralement. Pourquoi? C’est faire le choix de la sujétion économique, accepter le sale boulot, celui de satisfaire des DSK à la pelle. Les Freakonomistes sont formels: entre un boulot réglo sans risques et un boulot jackpot risqué, la plupart des péripatéticiennes choisissent… Le réglo.

Natacha Rault, chargée du développement du projet Dual Career Couples à l’Université de Genève

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