Opinion

Grève générale: des enjeux toujours actuels

OPINION. Rappelant les succès de la grève générale de 1918, le syndicaliste Jean-Claude Rennwald explique que trois revendications ont des prolongements jusqu’à nos jours

Durant des décennies, de nombreux historiens et politiciens ont prétendu que la grève générale de 1918 (du 12 au 14 novembre), dont on célèbre le 100e anniversaire, avait été un échec. Dirigé par Adrian Zimmermann et l’auteur de ces lignes, avec des contributions de Laurent Andrey, Mathias Reynard et Julien Wicki, un ouvrage qui vient de sortir de presse, La grève générale de 1918 en Suisse (Editions Alphil), montre au contraire que la réalité est beaucoup plus nuancée.

La grève générale ne s’est certes pas terminée par une victoire à court terme. La répression exercée par l’armée fut souvent brutale, en particulier à Granges, où trois jeunes horlogers perdirent la vie sous les balles de troupes vaudoises. Mais la gauche socialiste et syndicale a rapidement obtenu satisfaction à propos de deux revendications très importantes. Tout d’abord, le passage du système majoritaire à la proportionnelle pour l’élection du Conseil national (dès les élections de 1919), réforme qui permit au PS de doubler sa représentation. Ensuite, et surtout, la réduction de la durée hebdomadaire du travail de 59 à 48 heures. Ce fut une véritable révolution, dont on perçoit mal aujourd’hui les sentiments de joie qu’elle déclencha au sein du monde ouvrier.

250 000 grévistes

Il fallut en revanche beaucoup plus de temps pour que deux autres revendications soient mises en œuvre. D’une part, l’AVS, acceptée par le peuple en 1947 et qui entre en vigueur en 1948. D’autre part, le suffrage féminin, qui fut introduit en 1971! Cela montre toutefois que la grève générale a fortement marqué de son empreinte le paysage sociopolitique de la Suisse du XXe siècle. Il y a quelques années, Paul Rechsteiner, président sortant de l’Union syndicale suisse (USS), est allé encore plus loin, en affirmant que «c’est la grève générale de 1918 qui a écrit le programme social et politique du XXe siècle suisse». Effectivement, sans ces 250 000 ouvriers qui cessèrent le travail, la Suisse sociale ne serait peut-être pas encore née.

Cent ans après la grève générale, les femmes sont encore très minoritaires dans les instances politiques et dans les postes de cadre

La grève générale de 1918 a joué un rôle plus important en Suisse alémanique que dans les cantons latins. Mais ce grand mouvement social a aussi eu un impact réel dans plusieurs régions de Suisse romande. La grève fut importante à Genève et dans l’Arc jurassien (spécialement La Chaux-de-Fonds, Bienne, haut du vallon de Saint-Imier, Tramelan, Moutier et Delémont). Ces régions avaient connu une industrialisation précoce et le taux de syndicalisation y était élevé. On peut ajouter le canton de Vaud, même si la mobilisation y fut moins forte.

Héritage un siècle plus tard

Pour en revenir aux revendications de la grève générale, trois d’entre elles ont des prolongements jusqu’à nos jours:

• Tout d’abord, la diminution de la durée du travail, qui avait alors été ramenée de 59 à 48 heures par semaine. Cent ans plus tard, nous en sommes encore à 45 heures – soit 3 heures de moins en l’espace d’un siècle! – dans la loi sur le travail, même si, depuis la deuxième partie des années 1980, la semaine de 40 heures a été introduite dans plusieurs conventions collectives de travail (CCT): industrie des machines, horlogerie, bâtiment, etc. Mais avec plus de 1800 heures par année, la Suisse a l’une des plus longues durées effectives du travail d’Europe. Pire encore, en septembre dernier, la commission de l’économie du Conseil des Etats a proposé que les spécialistes et les cadres soient exclus des dispositions protectrices sur le temps de travail. De ce fait, la limite maximale légale de 45 heures serait supprimée pour 40% des salariés suisses, soit 1,4 million de personnes!

• Cent ans après que les grévistes ont revendiqué la création de l’AVS, notre plus importante assurance sociale subit d’importantes attaques, en ce qui concerne notamment l’âge de la retraite, que la droite veut porter à 65 ans pour les femmes, voire à 67 ans pour tout le monde.

• Enfin, cent ans après la grève générale et près de cinquante ans après avoir conquis le droit de vote, les femmes sont encore très minoritaires dans les instances politiques et dans les postes de cadre. Avec 32,5% de femmes au Conseil national, la Suisse se classe ainsi au 37e rang mondial en ce qui concerne la représentation féminine dans les chambres basses. En outre, trente-huit ans après l’adoption d’un article constitutionnel sur l’égalité, les femmes gagnent toujours 20% de moins que les hommes.

Les cycles de grèves

La grève générale reste enfin d’actualité en tant qu’instrument de lutte. Ce dernier quart de siècle, l’intensité des grèves a diminué en Europe, mais cette affirmation doit être nuancée selon les pays, Et des grèves générales ont eu lieu dans des pays émergents, en 2016 en Inde (150 à 180 millions de participants) et en 2017 au Brésil (40 millions). En Suisse, on a recensé une nouvelle vague de grèves à partir du milieu des années 1990. La plus emblématique de ces grèves a sans doute été celle des travailleurs du bâtiment, en 2002, qui leur a permis d’obtenir la retraite à 60 ans. Retraite à 60 ans qui est aujourd’hui attaquée par le patronat, ce qui a déclenché un nouveau cycle de grèves.

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