La catastrophe humanitaire au Kosovo prend des proportions telles qu'il faut l'analyser non plus comme un dérapage imprévisible ou casuel de l'opération conduite depuis dix jours par les pays de l'OTAN sur le territoire de l'ex-Yougoslavie, mais comme un fait qui pourra symboliser durablement des mécaniques psychologiques et structurelles attestant pleinement notre époque. Il faut commencer par s'interroger sur le succès croissant, dans tous les discours politiques et médiatiques ambiants, de ce qu'on nomme «les valeurs fondamentales» au nom desquelles l'OTAN s'est lancée dans l'opération.

Il semble qu'un développement schizophrénique massif soit à l'œuvre en nos sociétés occidentales. Plus elles plongent dans le désarroi quant à leur propre destin, plus elles essaient de transposer la représentation de leur équilibre et de leur harmonie dans l'ordre symbolique. Plus les processus économiques et démocratiques qui s'y déroulent produisent de laissés-pour-compte, plus elles s'efforcent de rayonner sur le mode du battage vertueux dans l'enceinte internationale. Et plus elles ignorent comment résister aux abrasions de leur identité spécifique que provoque notamment la mondialisation des réseaux de communication, plus elles entreprennent de se rendre à nouveau visibles en accomplissant une fonction transcendante.

La dynamique est assez forte, et depuis suffisamment longtemps, pour avoir déjà transformé l'organigramme et les agissements de maints Etats. Depuis le début des années 80, lorsque le gouvernement français décida d'instituer pour la première fois un Ministère de la santé et de l'action humanitaire, les «valeurs fondamentales» sont devenues globales au sens quasi davosien de l'expression. Plus le Moi des nations s'est pétrifié sous l'empire de leurs tensions internes et de leurs angoisses diffuses, plus ces mêmes nations se sont muées, par leurs dirigeants interposés, en championnes transnationales de la morale. Voyez la vieille Europe, qui valorise aujourd'hui par ce biais son patrimoine intellectuel et philosophique hérité des Lumières, cherchant de cette manière à conserver son rang parmi les grandes civilisations du monde. Et voyez les Etats-Unis, qui s'en font une tenue de camouflage pour administrer d'autant plus efficacement, dans la perspective sélective de leurs avantages, le reste de la planète.

Regardé sous cet angle, le progrès des standards moraux stipulant les droits de l'homme et la fraternité des peuples n'est qu'une couverture bienséante. Elle occulte le trouble intime de certains pays et dissimule l'injonction crypto-coloniale qu'ils signifient à certains autres. L'appel aux «valeurs fondamentales» émis par tels Etats faisant partie de l'OTAN désigne certainement moins leur souci véridique de la personne humaine que leur volonté de s'affirmer dans le concert des nations. Le comportement des Etats-Unis est comme on le sait exemplaire à cet égard, qui ne cessent de ferrailler tous azimuts en se prévalant des plus nobles causes tout en continuant d'exterminer leurs condamnés à mort en prison, et de ne pas signer le traité qui les forcerait à ne plus fabriquer ni se servir de mines guerrières.

Il résulte de ces circonstances une mécanique dont on voit bien ces jours-ci les manifestations au Kosovo. Les Etats de l'Alliance lâchent des bombes pour défendre les «valeurs fondamentales» sur le territoire de l'ex-Yougoslavie, mais faute d'être eux-mêmes restés sensibles à la substance humaine réelle qui réside en leur propre sein, ils ne songent pas un instant, sauf à partir de trop tard, aux populations que leur opération va jeter dans une détresse infinie. Ce n'est pas qu'ils méprisent ces dernières, ni même qu'ils les auraient préalablement définies comme un facteur à négliger dans le cadre de leurs évaluations stratégiques. C'est qu'ils ne les perçoivent même plus.

De même qu'existent aujourd'hui des avions de guerre furtifs, l'usage par l'Occident des «valeurs fondamentales» rend la personne humaine furtive. Sa silhouette est surmontrée par tous les réseaux médiatiques de la planète mais elle n'indique pas, dans l'esprit de nous autres téléspectateurs ou lecteurs de journaux qui croyons en faire connaissance jour après jour, la réalité d'un congénère. Il faut pousser le raisonnement jusqu'à sa limite logique, celle-ci fût-elle choquante. Considérée de loin, et telle qu'elle semble avoir été définie dans un premier temps, l'intervention de l'OTAN sur le territoire de l'ex-Yougoslavie a témoigné d'une non-préoccupation subreptice face à la personne humaine qui n'est pas loin de correspondre, symétriquement, à la furie présidant d'habitude au nettoyage ethnique. Le fait de rendre la personne humaine furtive au nom de «valeurs fondamentales» invoquées sur un mode excessivement publicitaire, et celui de la rendre furtive en la massacrant au nom de sa race ou de sa religion coïncident insidieusement.

Ces circonstances nous rendent incapables d'une solidarité qui ne soit pas réparatrice. Les institutions caritatives internationales sont aujourd'hui spécialisées dans l'industrie du dédommagement sanitaire. Tel est l'accomplissement final de l'horreur indiquée naguère par les «musulmans»* des camps de concentration nazis, ces prisonniers ni vraiment morts ni rescapés, mais tellement dénués de tout, derrière leurs barbelés, qu'ils ne pouvaient même plus témoigner d'eux-mêmes. Furtifs aujourd'hui non seulement les avions d'Amérique, donc, mais aussi les multitudes civiles auxquelles on ne porte secours qu'après les avoir vues privées de leur autonomie, gagées sur les échiquiers du pouvoir, jouées par les dictateurs de l'heure contre leurs justiciers du moment, bombardées, décimées puis pourchassées sur les routes du Kosovo, des enfants qui pleurent, des femmes épuisées, des vieillards effarés, des mourants couchés dans l'herbe après les cailloux et la boue, et toutes ces chaussures percées, sous le bal des hélicoptères qui jouissent dans l'urgence et le rire de Hitler.

* Der Muselmann, le «musulman», désignait dans les camps celui qui, habité par la peur

et la détresse, avait perdu jusqu'à la parole.

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