Vous avez d'un côté Franz Steinegger, président du Parti radical suisse. De l'autre, vous avez la Street Parade de Zurich. Ce ne sont là que des exemples. Au lieu de Franz Steinegger, on pourrait prendre l'aile droite et d'extrême droite de l'UDC. Et au lieu de la Street Parade, on pourrait prendre une bonne part des festivals apparemment culturels organisés chez nous en été, comme le Paléo Festival de Nyon. Mais pour commencer, gardons Franz Steinegger et la Street Parade. Ce sera plus simple.

Franz Steinegger et la Street Parade n'ont apparemment rien en commun. Le président du Parti radical suisse n'est pas monté sur un des chars qui défilèrent l'autre jour dans les rues de Zurich, pour y bomber le torse après avoir revêtu quelque petit costume d'aluminium. Franz Steinegger et la Street Parade sont pourtant liés. Ils définissent l'un et l'autre entièrement ce qu'est la Suisse aujourd'hui. Le premier fournit un cadre au monstrueux besoin d'angoisse qui tourmente les esprits suisses, et l'exploite de manière ignoble pour fortifier ses petites positions politiques. Et la seconde fournit un cadre au besoin d'euphorie que réclament les esprits suisses monstrueusement angoissés, et l'exploite jusqu'au grotesque.

Observons Franz Steinegger de plus près. A deux reprises ces dernières semaines, il réclame une élévation de l'âge de la retraite à 66 ou 67 ans pour éviter, plaide-t-il, soit une hausse de la TVA, soit une prochaine catastrophe des comptes en matière d'AVS. Autrement dit, Franz Steinegger demande au peuple suisse de se sacrifier pour motif d'équilibre financier collectif. Ah bon? se questionne-t-on tout de suite. Franz Steinegger a-t-il vraiment raison? A-t-il médité tous les remèdes possibles? Celui qu'il préconise est-il le seul concevable? Le niveau de prospérité générale helvétique, qui est un des plus élevés du monde, n'autorise-t-il aucune autre possibilité? Les Suisses ne travaillent-ils pas déjà suffisamment, avec une assiduité moyenne exceptionnelle à l'aune internationale? Faut-il les accabler de surcroît dans ce domaine? Si pour beaucoup de Suisses le travail est une souffrance et une aliénation, faut-il leur demander de souffrir et d'être aliénés davantage?

Franz Steinegger le pense. Il le pense, et il sait, surtout, qu'il peut faire une politique de sa pensée. Car les Suisses sont singuliers. Faute d'avoir traversé une Histoire récente réellement traumatisante, ils se connaissent mal dans leurs lâchetés et dans leurs vaillances. C'est un manque, pour eux, d'avoir été privés d'un adversaire et d'une adversité qui leur seraient venus de l'extérieur. Ils ont donc inventé ceux-ci dans le périmètre de leurs propres frontières, et finalement à l'intérieur d'eux-mêmes. Se battre continuellement contre soi, ou se mutiler dans une tentative d'autodestruction permanente, leur sont devenus nécessaires. Voilà ce qu'a compris Franz Steinegger. Il perçoit qu'au-delà des sifflets provoqués instantanément par sa proposition, un murmure d'acquiescement, ou des inclinations secrètes, lui répondent secrètement.

Surtout, Franz Steinegger connaît bien Zurich, parce qu'il s'y rend fréquemment. Grâce à l'E41 et à l'A3, deux tronçons rapides marquant des progrès considérables en matière de communication routière, il n'y a plus que 79,7 km entre la métropole et Altdorf, la capitale du canton d'Uri, dont le président du Pparti radical suisse est un illustre citoyen. Cette distance est dérisoire. Même si Franz Steinegger ne montera jamais sur un des chars de la Street Parade, il sait donc précisément ce que cette manifestation représente pour lui: une chance exceptionnelle. Dès lors qu'un pays commence à trouver ses sources d'amusement dans des événements aussi stupides qu'une Street Parade, n'importe quel politicien peut s'y présenter comme un Churchill de poche, et fortifier sa propre gloire en promettant à tous ses congénères un avenir plein de larmes et de sang.

Telle est la stratégie de Franz Steinegger. Plus la Street Parade de Zurich sera grotesque et nulle, plus Franz Steinegger pourra préconiser d'élever l'âge de la retraite en Suisse – et plus, au-delà de quelques cris d'indignation momentanés, un murmure d'acquiescement lui répondra secrètement. La Street Parade de Zurich ne témoigne en effet plus guère d'un langage dont ses participants seraient les auteurs ou les praticiens. Elle n'est plus guère de leur part qu'un éparpillement de signes indiquant leur volonté compulsive de fuir le monde quotidien, et de l'oublier. Voilà bel et bien ce que souhaite Franz Steinegger. Souffrez dans le monde quotidien, conseille-t-il aux Suisses, et oubliez-le simultanément. Travaillez jusqu'à l'âge de 66 ou 67 ans, mais divertissez-vous. Que vous vous dépouilliez de votre existence en travaillant trop durement n'est pas grave: grimpez aussitôt sur un char dans les rues de Zurich, après avoir enfilé votre petit costume en aluminium, et tout ira bien.

Cette relation qui lie chez les Suisses le besoin d'angoisse au besoin d'euphorie, qui la décèle? Et dans les milieux politiques, qui prononce cette équation vertigineuse et qui la dénonce? Personne. Mais beaucoup l'exploitent avec acharnement, comme Franz Steinegger, qui se multiplie, dans l'espace de la politique fédérale, pour en faire le programme helvétique des prochaines années. S'il ne monte pas lui-même sur un des chars de la Street Parade à Zurich, il s'occupe déjà personnellement de l'Expo.02, par exemple, en qualité de parrain politique. La Street Parade ou l'Expo.02, cela revient au même. Pour Franz Steinegger, il s'agit de promouvoir l'euphorie collective en tant que spectacle, afin que les femmes et les hommes du pays puissent se consoler de ce que leur destin devienne un enfer. Travaillez jusqu'à 67 ans! Jusqu'à 70, même, pourquoi pas! Vous n'avez qu'à prendre votre billet pour Neuchâtel. Avec des gens comme Franz Steinegger dans le jeu politique helvétique, l'avenir est balisé, c'est le moins qu'on puisse dire.

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