Quand la mouche pique, le coche branle. Dans le rôle de la mouche, le directeur de Pro Helvetia Pius Knüsel excelle. Dans un livre publié en Allemagne, il formule des thèses désagréables pour le monde culturel. Ce qu’il met en cause, avec trois autres experts, c’est le système de subvention allemand. Le pays de Hölderlin serait malade. Trop d’institutions grevant les budgets des villes. Trop de théâtres au coût exorbitant et au public volatil. La solution? Redéfinir les priorités de l’aide publique pour qu’elle favorise des artistes innovants plutôt que des maisons enlisées. La mouche pique. Il faut un remède de cheval.

A peine connues, les propositions de Pius Knüsel ont fait des remous en Suisse. Parce qu’elles viennent d’un haut fonctionnaire de la culture et que celui-ci est censé défendre les intérêts des professionnels du secteur. Mais ce passionné de jazz a décidé de piquer encore: il a affirmé dans nos colonnes (LT du 23.03.2012) et redit au­jourd’hui qu’en Suisse aussi les institutions accaparent l’aide et que leur public a tendance à stagner; qu’il faut encourager des structures plus légères, des artistes plus aventuriers. Pius Knüsel a une vertu: il pense souvent à rebours de la bienséance et des automatismes de pensée; il sème la discorde et oblige au débat.

Sa critique a une limite. Elle ne prend pas en compte les changements de la Suisse culturelle. Ici, les institutions sont souvent dynamiques, à l’image du Théâtre de Vidy et du Schau­spielhaus de Zurich qui rayonnent, intègrent la relève et bénéficient du soutien de sponsors et de fondations. Les artistes, eux, ont appris à faire fructifier les aides de l’Etat. Nos meilleurs créateurs, plasticiens, chorégraphes, metteurs en scène ou cinéastes, sont aussi des entrepreneurs soucieux de satisfaire un public, de faire travailler des équipes, de rendre des comptes à ceux qui les soutiennent. On peut regretter cette tournure libérale, le primat du retour sur investissement, l’avènement d’un spectateur qui est aussi un client. Mais la responsabilisation de l’artiste est un gage pour les subventionneurs, capital quand les deniers se font plus rares. Il y a un modèle suisse, perfectible à l’évidence, mais pas malade.