J’étais encore adolescent lorsque j’ai eu la chance de participer à ma première campagne politique. Mon job consistait à me rendre de maison en maison, glissant quelques tracts dans les boîtes aux lettres de mes voisins pendant la période d’Halloween.

Depuis lors, j’ai toujours été frappé par les similitudes étranges et troublantes entre la fête d’Halloween et les élections américaines: des candidats qui se déguisent, qui dépeignent une image autre que la réalité, des efforts soutenus de part et d’autre pour créer la peur au sein de l’électorat, ainsi que le goût doux et sucré de la victoire qui arrive après un long et dur travail.

Cette année, les élections au Congrès aux Etats-Unis ressemblent plus que jamais à Halloween, et elles sont encore plus troublantes que toutes celles que j’ai connues. N’a-t-on pas entendu récemment une candidate se voir obligée de rappeler aux électeurs: «Je ne suis pas une sorcière!» Ainsi s’exprimait lors d’une publicité télévisée Christine O’Donnell, candidate à l’investiture républicaine pour l’élection sénatoriale au Delaware, pour se justifier d’avoir admis avoir touché à la sorcellerie lorsqu’elle était jeune.

Pour certains observateurs, la course aux élections 2010 passe tantôt pour une chose curieuse, tantôt inquiétante. En effet, les élections de mi-mandat aux Etats-Unis sont généralement des affaires relativement ennuyeuses. Le taux de participation est habituellement 20% moins élevé que lors d’élections présidentielles. Pourtant, à l’ère Obama, rien n’est plus comme avant! Jamais autant d’argent n’aura été levé en provenance de groupes d’intérêts particuliers, d’entreprises, d’organisations à but non lucratif, et des lobbyistes. Jamais le mécontentement voire la colère des électeurs sur l’état de l’économie américaine, le chômage, les dépenses effrénées, ainsi que l’incertitude autour de la nouvelle loi sur l’assurance maladie ne se seront autant manifestés. Quant aux campagnes publicitaires, les attaques fusent, décriant les candidats, les accusant d’être tantôt des malades mentaux, parfois des terroristes.

Voici quelques illustrations, relevées ici ou là. Un candidat de La Nouvelle-Orléans accuse son challenger, dans une publicité, de voler des organes humains! Un autre candidat pour l’investiture au Congrès en Floride affirme que son opposant est un taliban.

D’où vient toute cette virulence? Il y a deux ans, Obama avait promis du changement. Aujourd’hui, tant les démocrates que les républicains promettent encore du changement. Toutefois, les Américains sur leur territoire comme ceux à l’étranger se posent la question: «Le changement arrivera-t-il seulement un jour?»

Il n’est pas totalement surprenant que le président Obama ait perdu une partie de la confiance qui lui a été accordée il y a deux ans. Selon une enquête récente publiée par l’Institut de sondage Gallup, moins de la moitié des Américains approuvent ses actions, et le soutien des mêmes groupes qui l’ont aidé à emporter la présidentielle en 2008 s’érode. Seuls 40% des électeurs indépendants et seuls 38% des personnes du troisième âge le soutiennent – même les jeunes électeurs perdent leur enthousiasme.

Ces chiffres traduisent la léthargie qui gagne les militants traditionnels du Parti démocrate, ce qui a contribué par ailleurs au développement du «Tea Party», une minorité d’extrême droite en colère et très visible médiatiquement. Cette situation a également rendu probable le scénario selon lequel les deux Chambres du Congrès soient de majorité républicaine après les élections, ce qui diviserait sur la manière de gouverner des Etats-Unis.

En Suisse, les électeurs américains ressentent un mélange d’apathie et de frustration. Lors d’une assemblée publique organisée par Republicans Abroad, Democrats Abroad, et American Citizens Abroad (ACA), une organisation à but non lucratif représentant à Washington les intérêts des Américains résidant à l’étranger, l’ambassadeur Donald Beyer s’est vu confronté à des questions difficiles sur la double imposition que subissent les expatriés, ainsi qu’au sujet des nouvelles réglementations qui obligent les banques étrangères à clôturer les comptes de leurs clients américains.

«Les Américains de l’étranger ont régulièrement voté lors des élections précédentes et ont vu plusieurs présidents et partis politiques prendre le pouvoir et le quitter», m’a récemment confié Marylouise Serrato, directrice exécutive d’ACA. «Nous avons toujours l’espoir que le Congrès modifie quelques lois qui nuisent aux Américains vivant à l’étranger, mais pour plusieurs de nos membres dont les comptes bancaires ont été clôturés ou qui ont des problèmes financiers en raison de la taxation abusive à leur égard, le changement ne peut arriver assez vite.»

En effet, compte tenu d’une compétition acharnée, le vote des Américains expatriés déçus de la politique d’Obama sera d’autant plus important et pourrait montrer la même tendance à voter républicain qu’on pourrait bien trouver chez leurs compatriotes établis sur le sol américain.

Entre les campagnes à la fois négatives et brutales que l’on observe cette année, et le sentiment accablant que Washington est déchiré, il est préoccupant de voir tous ceux qui ont été motivés et enthousiastes de l’avènement d’Obama se soucier davantage de leur tenue d’Halloween que de penser à se rendre aux urnes.

La politique américaine a certainement fait du chemin depuis le jour où Richard Nixon a prononcé cette phrase célèbre: «Je ne suis pas un escroc.» Aujourd’hui, les candidats américains doivent rappeler à leurs électeurs qu’ils ne sont ni sorciers, ni voleurs d’organes, et encore moins talibans. A l’heure d’Halloween, tout cela n’est-il pas effrayant?

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