il était une fois

Guerre de chefs ou guerre d’idées dans la droite française?

Les deux grandes familles idéologiques qui ont dominé la droite française depuis le XIXe siècle ne parviennent plus à produire un leader en commun. L’absence d’un vrai vainqueur pour la présidence de l’UMP trahit l’impasse où elles sont arrivées

Il était une fois

La crise qui secoue l’UMP est-elle un combat de personnes ou un combat d’idées? Jean-François Copé et François Fillon ont tout pour s’opposer: des tempéraments qui sont comme le feu et l’eau, des méthodes politiques contraires, l’un cherchant le conflit, l’autre l’esquivant, et des morales manœuvrières plus élastiques chez l’un que chez l’autre. Que deux caractères et deux styles s’affrontent dans une élection n’a rien de surprenant. Qu’aucun ne l’emporte au final l’est davantage. L’absence d’un dénouement révèle une défaillance des militants et des électeurs autant que des candidats: la France de droite ne sait plus à quel chef se vouer.

Le schéma d’analyse construit en 1954 par René Rémond pour comprendre la droite française et la pérennité de ses affinités diverses garde une part de sa validité dans la crise actuelle. Instinctivement, le public rattache Copé à la lignée des chefs aux façons tranchées, autoritaires, réformatrices et populaires qui étaient celles des Bonaparte et que Rémond désigne comme «bonapartistes». Et avec un pied de nez légèrement fautif à la biographie toute gaulliste de Fillon, il rattache ce dernier à la lignée des libéraux bourgeois qui ont fait la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe, en 1830, et que Rémond appelle «orléanistes», du nom de la branche familiale du roi. Ils se caractérisent par leur refus du pouvoir personnel et leur défense des libertés.

A l’origine, ces deux droites ont en commun leur acceptation de la révolution et de ses principes directeurs, suffrage universel, parlement, droits de l’homme. Une troisième droite, royaliste et contre-révolutionnaire, s’y opposait. Elle a occupé une place politique et intellectuelle sous la IIIe République, Charles Maurras et son Action française ont trouvé du répondant jusqu’au régime de Vichy en 1940-1944 mais leur antisémitisme et leur sympathie pour Pétain l’ont sortie de l’échiquier politique. Elle n’existe plus comme telle aujourd’hui, bien qu’en 2005, Rémond en signalait encore la trace dans cette fraction du Front national attachée au catholicisme dissident de Mgr Lefèbvre.

Les deux autres modèles, au contraire, ont prospéré. Une communauté d’idées lie le personnel gouvernemental libéral de la monarchie de Juillet (1830) aux fondateurs de la IIIe République, au centre droit de la IVe, au giscardisme sous la Ve et, sous certains aspects, au gaulliste François Fillon. La politique du «juste milieu» de Louis-Philippe se retrouve dans le «gouverner au centre» de Valéry Giscard d’Estaing.

Une généalogie parallèle conduit, selon Rémond, de Bonaparte à de Gaulle. Non par les pratiques mais par les thèmes privilégiés: le gaullisme a refait une synthèse de la démocratie, de l’autorité de l’Etat et de la grandeur de la France qui avait été la réponse de Bonaparte à la contre-révolution. «Des configurations d’idées se sont formées à l’épreuve des expériences politiques, qui acquièrent une consistance propre et dessinent des structures durables», dit Rémond à l’appui de sa démonstration.

A partir de ces deux matrices, les libéraux français de la Ve République mettent en avant la diversité, la pluralité légitime de leurs courants de pensée, et que le meilleur gagne. Tandis que les gaullistes prônent le rassemblement. Celui du peuple français tout entier, sous le magistère de Charles de Gaulle puis, la gauche s’étant elle-même rassemblée, celui du «peuple de droite», concept de circonstance étranger au registre gaullien. Un rassemblement toujours laborieux, rarement réussi. A chacune des six élections présidentielles de 1965 à 1995, deux candidats de droite se sont présentés au premier tour, perpétuant la ligne de partage entre les deux traditions, avec des infléchissements de part et d’autre en fonction des nouveaux thèmes apparus. L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 – par défection des gaullistes ayant lâché Giscard – a déplacé le clivage vers la droite, sans l’atténuer. Les deux familles ne sont désormais unies que dans l’opposition. Pour la conquête des postes, pas de quartier.

L’élection de 2002, qui a gratifié Jacques Chirac de 82% des voix grâce à la gauche décidée à barrer Jean-Marie Le Pen, a été une bénédiction pour le président mais une catastrophe pour la République. A gauche, la dispersion des voix a coûté à Lionel Jospin sa présence dans la compétition finale. A droite, elle a donné à Chirac le plus mauvais score au premier tour jamais enregistré par un candidat gaulliste, 19,8%. Dans l’urgence, le principe du rassemblement s’est fait impératif. Chirac a inventé en toute hâte l’«Union pour la majorité présidentielle», vite reconvertie sous le nom plus gaullien mais moins plaisant aux oreilles libérales de «Rassemblement pour le mouvement populaire». Les centristes de Bayrou ont aussitôt boudé ce qu’ils ont vu comme une mainmise des gaullistes.

L’UMP a réussi à faire élire en 2007 un Nicolas Sarkozy qui, pendant un temps, a réuni les deux familles mais dont le langage, les manières et le style ont déplu à la fois aux libéraux du juste milieu et aux gaullistes de la tradition populaire. Copé a beau se réclamer de cette façon sarkozienne du gaullisme, qui s’est installé une table au Fouquet’s, sa «droite décomplexée» n’appartient pas au patrimoine familial.

La fracture traverse à présent le gaullisme, méconnaissable. Jacques Chirac ne peut plus rien pour lui. L’UMP des militants n’est pas la même que l’UMP des électeurs. Valéry Giscard d’Estaing félicite déjà ceux qui la quittent. Demain? C’est un autre jour. Une autre droite veille, celle de Marine Le Pen, objet hybride, sans passé clairement identifiable, pour laquelle Rémond ne parvient pas à trouver un nom.

René Rémond, «Les Droites aujourd’hui», Ed. Louis Audibert, 2005.

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