Depuis Daniel Ellsberg et les «Pentagon Papers», on n’avait plus assisté à une fuite dans la presse aussi significative. Le rapport du juge Samuel Alito, de la Cour suprême des Etats-Unis, divulgué lundi n’est peut-être pas définitif, mais il provoque un séisme outre-Atlantique.

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Sous l’impulsion des hérauts du mouvement féministe américain dont Gloria Steinem, le droit à l’avortement est ancré dans la législation états-unienne depuis quarante-neuf ans. En exhortant la Haute Cour à abroger l’arrêt Roe vs Wade de 1973, les juges ultra-conservateurs ne se contentent pas de dire le droit. Ils politisent à outrance une institution et en sapent sa crédibilité alors qu’elle bénéficiait encore d’une certaine aura populaire. La probable abrogation de cet arrêt, alors qu’une majorité d’Américains y sont favorables (54%), a le potentiel d’exacerber une guerre culturelle qui fait rage depuis plusieurs années entre deux Amériques qui ne se parlent plus.

L’exemple latino

Quand on voit à quel point l’Amérique latine a réussi à faire un pas décisif dans la légalisation de l’avortement à l’image de l’Argentine en 2020, la suppression d’un tel droit aux Etats-Unis réduirait à néant les énormes efforts consentis par les mouvements féministes dans la deuxième moitié du XXe siècle. Elle risque de n’être que le début d’un démantèlement d’autres droits, comme le mariage gay institutionnalisé en 2013. Les droits des femmes, brandis comme des «droits humains» par Hillary Clinton à Pékin en 1995, sont aussi clairement menacés.

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Le retour de balancier a été ardemment voulu par ceux qui ont élu Donald Trump en 2016 à la Maison-Blanche. Celui-ci a pu nommer trois juges ultra-conservateurs à la Cour suprême. Objectif: changer l’identité d’une Amérique devenue trop libérale à ses yeux.

Une balkanisation

Mais la balkanisation du droit à l’avortement, avec une grosse moitié d’Etats qui le supprimeraient et les autres qui le maintiendraient, serait une nouvelle fracture majeure dans un pays plus déchiré que jamais. Le paradoxe est là: les républicains, pourtant adeptes du moins d’Etat, jugent nécessaire que ce dernier se mêle de la santé reproductive des femmes.

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Quelle riposte pour les «pro-choice»? Difficile d’imaginer qu’elles ou ils acceptent un tel verdict sans se rebeller. Les démocrates, anticipant une déconvenue lors des élections de mi-mandat, vont sans doute chercher à capitaliser sur l’énorme colère qui va s’emparer de plus de la moitié des Etats-Unis. Mais il faudra trouver d’autres moyens que la Cour suprême pour défendre l’avortement.


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