Extrait de: Les oubliés.

Trois Suisses de la guerre d'Espagne, de P. Bavaud et J.-M. Béguin*

Un baptême du feu

Joseph se souvient que ses premiers coups de feu, il les a essuyés à Genève. C'était le 9 novembre 1932. L'extrême droite de l'Union nationale avait appelé ce jour-là à la mise en accusation publique, une sorte de procès, des dirigeants socialistes Léon Nicole et Jacques Dicker. La réunion doit se tenir dans la salle communale de Plainpalais. La gauche, piquée au vif, décide une contre-manifestation. Dans le climat très tendu de l'époque, le Conseil d'Etat genevois panique et appelle l'armée à la rescousse. La troupe arrive, mais ce ne sont que de jeunes recrues sans expérience. Le soir, l'épreuve de force tourne au carnage. L'armée tire sur la foule. On relèvera treize morts et soixante-cinq blessés. Joseph était aux côtés d'Etienne Lentillon, l'un des dirigeants du PC. Sur ses épaules il tenait son ami Millasson qui a encore harangué la foule au bas de la rue de Carouge. Puis les images se brouillent dans sa tête. L'armée a chargé, puis ce fut la fusillade. Joseph a couru s'abriter tant bien que mal derrière un réverbère devant le palais des expositions. Il a encore vu tomber son ami et camarade Henri Fuerst, puis a reçu une balle dans le pied. Un gendarme l'a ensuite porté dans ses bras jusqu'à la prison de Saint-Antoine. Joseph sera libéré sans être jugé. Il le doit sans doute à son jeune âge: dix-neuf ans. Mais il perd son travail aux ateliers des Charmilles. Trois jours plus tard, le samedi 12 novembre, plusieurs milliers de personnes assistent aux obsèques des victimes. Joseph est l'un des six militants de la Garde ouvrière qui entourent le cercueil d'Henri Fuerst. C'est la dernière fois que la Garde ouvrière apparut en public. Le lendemain, le gouvernement genevois prohibait le port des uniformes lors de manifestations.

A la frontière

C'est la première fois que Joseph foule le sol espagnol. Il respire à pleins poumons cet air chaud qui souffle faiblement depuis la montagne. Il en a tant rêvé ces dernières semaines… C'est non sans fierté qu'il dévale ces sentiers sauvages des Pyrénées. Oui, il se sent fier d'appartenir à ce grand chœur prolétarien qui, de Moscou à Madrid, entonne l'«Internationale»… Pendant quelques minutes, Joseph oublie ses peurs. Exalté, ébahi, il est un combattant de la liberté. Le muscle saillant et l'âme forte, il est un héros du socialisme défilant devant Staline sur la place Rouge…

L'information a bien circulé. Comme prévu, on l'attend à l'entrée de Port-Bou. Un petit groupe d'hommes, sans armes, mais portant un brassard rouge et noir l'accueille. L'information était toutefois visiblement incomplète. Les Espagnols ont tôt fait de remarquer «L'Humanité» pliée en quatre dans la poche de la veste. Et Joseph comprend qu'il a à faire à des anarchistes. Autant dire au diable. L'accueil est glacial. «On a plus besoin d'armes et d'argent que d'hommes», lui disent-ils.

Joseph ne sait que répondre. Il marmonne qu'il est là pour les aider, qu'il est venu de Suisse, que la solidarité entre les peuples, que… Mais le courant ne passe pas. Les anarchistes l'emmènent néanmoins à Barcelone. Joseph ne sait que penser. Il n'imaginait pas ainsi son premier contact avec les fiers combattants de l'Espagne républicaine.

A Barcelone

C'est là, sur les Ramblas, que les communistes du PSUC, le Parti socialiste unifié de Catalogne, ont installé leur siège. Quand il révèle qu'il loge depuis trois jours chez les anars, Joseph reçoit une bordée d'injures en allemand par un groupe de communistes d'outre-Rhin: «Tu n'as rien à faire chez eux, va chercher les affaires et rejoins immédiatement la caserne Karl Marx…» La carte du Secours rouge international les a quelque peu rassurés. Un peu plus et il passait pour un espion à la solde de Durruti, le charismatique dirigeant anarchiste… Joseph se dépêche d'obéir.

Il se sent tout de suite mieux parmi les siens. Certes, il n'a pas retrouvé son ami Charles Weber, mais il rencontre un groupe de communistes français qui viennent aussi d'arriver en compagnie d'Espagnols émigrés en France. Barcelone est une ville en pleine ébullition. Excitante, exaltante, elle fascine Joseph qui oublie bien vite Genève. Elle grouille de monde et, sur les Ramblas, des milliers de miliciens déambulent en armes. Certains en couple, car à ce moment-là, dans les milices, on ne fait pas de distinction entre hommes et femmes. Le bus, les camions et les rares voitures sont tous peints aux couleurs des partis et des milices. Chacun marque ainsi son territoire. Et Joseph remarque très vite que les communistes du PSUC ne sont pas très présents… A Barcelone, la CNT et le POUM se font une concurrence acharnée… C'est à qui aura le plus possible inscrit son sigle…

Une immense liberté règne. La police a disparu et chaque entreprise, chaque magasin a créé son propre comité et son conseil révolutionnaire… En ce mois d'août 1936, le pouvoir a disparu à Barcelone et chaque groupe s'auto-organise comme il l'entend. Il n'y a plus de chef, plus de contremaître, plus de patron, plus d'officier. Joseph est à la fois fasciné par ce qu'il voit et étonné parce que personne ne semble contrôler ce qui est en train de se passer. Mais les jours qu'il passe dans la capitale catalane sont parmi les plus beaux de sa vie. Il vit un événement historique. Il se sent partie prenante d'une révolution, même si ce n'est pas LA sienne.

L'épreuve du feu

L'attaque est lancée à Sierra de Alcubiere, à une trentaine de kilomètres de Saragosse. Pour Joseph, c'est l'épreuve du feu. Il n'a pas le temps d'y penser. Dans ces cas-là, il faut d'abord s'en sortir. Pris dans un tourbillon, Joseph appuie sur la gâchette sans s'en rendre compte. C'est étrange, une bataille… En quelques secondes tout s'enchaîne. On sort de son abri et on fonce… En quelques secondes, le balancier de la vie fait de vous un martyr, un héros ou le plus souvent un rescapé… De tous côtés, on tire. Joseph et ses camarades sont complètement paumés, sans information, sans ordre.

Puis, soudain, le calme revient. Quelques coups de feu éloignés sont encore perceptibles, mais la bataille est finie pour aujourd'hui. Joseph est vivant. Il tremble, incapable de se souvenir des heures précédentes. C'est le moment où l'on abandonne sa solitude pour regarder où sont les copains, où l'on cherche à savoir ce que sont devenus ceux qui, il y a quelques heures, tiraient sur la même cigarette. Et le bilan est lourd. Une dizaine de camarades de la centurie sont morts. Un sur dix… D'autres sont blessés. Parmi eux, Léon, son lieutenant et ami, qui heureusement s'en remettra vite. Mais Joseph se dit qu'il aurait tout aussi bien pu y passer… «La guerre, comme la vie, est une sorte de loterie», ne peut s'empêcher de penser Joseph en redescendant vers les tranchées.

Joseph voit tomber ses camarades les uns après les autres. Le grand Benoît Pluquin a été fauché dans l'après-midi. Dans la soirée, c'est son lieutenant, Matei, qui meurt. Joseph doit le remplacer car, avant la bataille, chaque officier avait dû désigner son successeur au cas où… On chante pour se donner du courage: la «Carmagnole» et la «Jeune garde». A l'aube, au moment où Joseph et son vieux camarade Georges Halley essaient enfin de s'allumer une Gauloise, un obus éclate à quelques mètres, faisant cinq ou six morts.

Septante survivants

Joseph est sérieusement blessé à la tête. Son ami Arthur Gojon, garçon de café à Paris, lui fait un pansement. Il sera tué une heure plus tard. Joseph à moitié étourdi est fait prisonnier par un groupe d'Allemands. Il se retrouve avec une quinzaine d'autres prisonniers, tous blessés. Ils ne sont qu'à environ cent cinquante mètres des lignes républicaines. Un soldat allemand de la légion étrangère espagnole «Tercio» le met en joue. Sans réfléchir, Joseph se met à courir. Il entend les balles siffler à ses oreilles. Sans savoir comment, il réussit à leur fausser compagnie et à regagner le bord de l'Ebre. On le hisse sur une barque. Enfin il atteint la rive gauche et dans un dernier sursaut plonge dans la tranchée et s'évanouit. Il est opéré sur place puis évacué vers l'arrière. Joseph a vu la mort de près, mais il est sauvé. Un véritable miraculé.

A six heures du matin, la bataille est perdue, et l'ordre de refluer arrive. Trop tard pour la plupart. «Commune de Paris» est anéanti. Sur les sept cents hommes qui ont réussi à passer l'Ebre à cet endroit, seule une septantaine, tous blessés, survivront. Les autres ont été engloutis par les flots ou massacrés sur le rivage.

La guerre est finie

Le 28 octobre 1938, c'est l'adieu de l'Espagne républicaine aux volontaires étrangers. Barcelone va vivre sa dernière journée de liesse. Le matin, Joseph et ses camarades français et suisses font un brin de toilette. Ils se passent à tour de rôle un vieux rasoir à la lame de moins en moins aiguisée. Ils n'ont ni savon, ni eau chaude. Leurs habits sont troués et crasseux. Les fiers combattants des Brigades internationales n'ont guère d'allure. Qu'importe, pour ce dernier hommage, c'est toute la population de Barcelone qui descend dans la rue.

Le cortège s'ébranle. En tête, un régiment d'infanterie, des détachements d'aviateurs et de marins de l'armée républicaine, suivent les internationaux en uniforme, mais sans arme. Des fanfares rythment la marche: on joue l'«Internationale» et l'«Hymne de Riego». De chaque côté des rues, une foule immense se presse: des femmes, des enfants en majorité. Beaucoup pleurent. Les gamins se jettent dans les bras des combattants et grimpent sur leurs épaules. Des jeunes filles leur donnent des baisers. Tous lancent des milliers de fleurs du bord de la route. Des balcons tombe une pluie de bouts de papiers découpés. Les cris fusent de partout: «Merci, camarades!» – «Revenez bientôt!»… Joseph marche sur un tapis de fleurs. Les larmes lui montent aux yeux, et il sent qu'un morceau de lui-même restera à jamais dans ce pays. Pendant ces quelques instants de bonheur intense et d'émotion partagée, il oublie ses doutes. «Ce peuple-là ne peut pas perdre la guerre, se dit-il. Non, ce n'est pas possible…»

Les voilà qui arrivent maintenant devant la tribune officielle montée à l'avenue du 14-Avril. Le gouvernement est là, au grand complet, entourant le chef du gouvernement, Juan Negrin. Les chefs militaires sont au garde-à-vous. Mais c'est la «passionaria», Dolores Ibarruri, que Joseph regarde. C'est elle qui trouve les mots justes, les mots qui vont directement au cœur des brigadistes… © CABÉDITA

* Editions Cabédita, 162 pages.

Les deux auteurs signeront

leur livre à la Librairie Basta,

Petit-Rocher 4, Lausanne,

samedi 28 mars de 14 h à 16 h.

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