Nouvelles frontières

S’il fallait imaginer un scénario de nouvelle Guerre froide, voici à quoi il pourrait ressembler. Les acteurs principaux en sont bien sûr les Etats-Unis et la Chine. Au départ, il y a deux puissances qui affirment vouloir renforcer leur coopération, rééquilibrer leur relation, agir en partenaires. Mais ce ne sont là qu’apparences. En réalité, les deux premières économies mondiales ne parlent pas le même langage. Quand Washington dit G2, pour piloter le monde à deux, Pékin répond non merci. Et quand Pékin parle d’émergence pacifique, pour n’effrayer personne, Washington comprend que c’est une menace pour sa suprématie. L’imbrication économique est de plus en plus forte, mais les orbites géostratégiques sont divergentes, et la compétition militaire est inévitable.

A terme – ce n’est qu’une question de temps –, ils vont entrer en collision. Pourquoi? Parce que les deux nations ne se font pas confiance. Elles ne le peuvent pas car elles ne partagent pas les mêmes valeurs. Washington considérera toujours sa démocratie comme moralement supérieure. La globalisation marchande n’a rien aplani. Le pouvoir chinois demeure un défi idéologique aux yeux de la première puissance mondiale. C’est pourquoi la nouvelle stratégie militaire américaine dite du «pivot» se focalise sur le Pacifique Ouest. C’est pourquoi les stratèges chinois, persuadés d’être encerclés, voient leur avenir dans un renforcement d’alliance avec la Russie. Le choc aura bien lieu, et son origine est culturelle.

Ce scénario, présenté en début de semaine à des étudiants du Centre de politique de sécurité de Genève, est esquissé par le professeur Xiang Lanxin, de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID). Il correspond à la vision de l’esta­blish­ment militaire chinois. Il fait toutefois l’objet d’un débat au sein du parti unique opposant conservateurs politiques et libéraux réformistes.

Ce scénario reflète une certaine réalité. Celle d’un resserrement des liens entre Moscou et Pékin, comme en a attesté cette semaine la visite de Vladimir Poutine en Chine avec la volonté de créer un front uni face aux Etats-Unis sur fond de crise syrienne. Celle aussi d’un redéploiement militaire américain discutable dans le voisinage chinois. Pour Xiang Lanxin, la politique de l’administration Obama, combinant principes universalistes et réalisme stratégique, est la pire qui soit. Avec les républicains et leur approche purement réaliste (doctrine Kissinger), les Chinois y verraient plus clair et les risques de malentendus diminueraient.

Outre que cette dernière assertion est fausse (l’idéalisme est une valeur également partagée entre démocrates et républicains), il y a une autre réalité que feint d’ignorer Xiang Lanxin. Récemment, deux citoyens chinois ont cherché refuge dans des missions diplomatiques américaines. Le premier, Wang Lijun, était un policier élevé au rang de héros national avant de déchoir. Le second, Chen Guangcheng, est un célèbre militant des droits civiques. Pour sauver leur peau, ces deux personnages que tout oppose ont préféré confier leur sort aux diplomates américains plutôt qu’à leur justice. Etrange, non? Dans un scénario de Guerre froide, ces affaires auraient déclenché une crise majeure. Elles se sont au contraire conclues dans une étonnante sérénité, de façon pragmatique, preuve de la qualité du dialogue qui préside désormais aux relations entre Washington et Pékin.

Les relations sino-américaines sont forcément complexes. Au­jour­d’hui, elles ne sont ni particulièrement bonnes ni particulièrement mauvaises. Les facteurs de conflit ne peuvent être écartés. Une concurrence de modèle politique existe. Mais elle ne se réduit pas à une simple confrontation culturelle. Le débat sur la nature du pouvoir et du droit oppose dirigeants chinois et occidentaux tout autant que les Chinois entre eux.

Si Pékin et Washington se mé­fient l’un de l’autre, la défiance des Chinois envers leurs dirigeants n’est pas moindre, comme le rap­pellent les affaires Chen Guang­cheng et Wang Lijun. Le scénario d’une Guerre froide n’est pas absurde. Mais il ne doit pas, au nom d’une fausse idée de la culture, servir à détourner les yeux du vrai débat, celui de l’évolution du régime chinois.

Pour sauver leur peau, deux Chinois ont fait confiance aux diplomates américains plutôt qu’à leur justice