On dit souvent que la Chine et les Etats-Unis – superpuissances à couteaux tirés sur les plans économique, géopolitique et idéologique – se dirigent vers une nouvelle guerre froide. Et les déclarations – du moins d’un côté – en viennent à évoquer le discours de Churchill de 1946, au cours duquel il mentionna pour la première fois le «rideau de fer», l’un des événements qui inaugurèrent la guerre froide. Ce mois-ci, le vice-président des Etats-Unis, Mike Pence, est allé jusqu’à accuser la Chine de pratiques économiques prédatrices, d’agression militaire contre les Etats-Unis et de tentatives de déstabilisation contre le président Donald Trump.

Pourtant, malgré le battage médiatique, une nouvelle guerre froide n’est pas inévitable – et peut-être n’est-elle pas plus probable. Certes, les dirigeants chinois, craignant des désordres et tout ce qui serait susceptible d’affaiblir la légitimité du Parti communiste chinois (PCC), sont résolus à empêcher toute tentative des Etats-Unis qui aurait pour but de contraindre la Chine à changer son système politique et économique. La Chine continuera de mener ses réformes à son propre rythme, et de la façon dont elle l’entend. La fusion du PCC avec la machine gouvernementale est pour le président chinois, Xi Jinping, une priorité absolue, censée vaincre la corruption et renforcer la cohérence et la crédibilité idéologique de l’Etat. Chercher à entraver ce processus serait franchir une ligne rouge.

Heureusement pour Xi, Trump ne manifeste guère d’intérêt pour la «démocratisation» des pays tiers, et il ne semble pas avoir été ébranlé par les investisseurs, financiers et autres géants de la technologie américains qui aimeraient bien voir son administration faire pression pour leur ouvrir un accès plus large à l’économie chinoise.

Nouveau monde multipolaire

Sans doute le relèvement des droits de douane aux Etats-Unis pèse-t-il sur les 18% des exportations chinoises qui, chaque année, partent vers l’Amérique. Mais l’administration Trump a des priorités plus urgentes que le changement du système de gouvernement en Chine, nonobstant les déclarations agressives du représentant au Commerce américain, Robert Lighthizer, et du président du Conseil du commerce national à la Maison-Blanche, Peter Navarro. Trump cherche désespérément à renforcer le secteur manufacturier aux Etats-Unis en y rapatriant les chaînes d’approvisionnement globales et en bloquant ou en réduisant les importations. «Faire de nouveau la grandeur de l’Amérique», c’est surtout faire de nouveau en Amérique.

Ce détournement généralisé à l’égard des Etats-Unis hâtera l’émergence d’un nouvel ordre multipolaire

Pourtant, si la confrontation actuelle entre les Etats-Unis et la Chine n’évolue par vers une nouvelle guerre froide, elle pourrait affaiblir les deux pays et instaurer un nouveau monde multipolaire. En Chine, les rodomontades américaines, les tarifs douaniers et les sanctions pourraient alimenter d’éventuelles critiques contre Xi, et les options de représailles relativement limitées dont dispose actuellement celui-ci ne l’aident pas. Certes, le pays peut commencer à se débarrasser d’une partie des 1000 milliards de dollars accumulés dans ses réserves de change, mais il affaiblirait du même coup la valeur des bons du Trésor américain qui resteront dans ses caisses.

Aux Etats-Unis, un représentant du monde de l’industrie a qualifié la politique tarifaire de Trump, fondée sur la hausse radicale des barrières douanières, d’«acte le plus autodestructeur qu’[il ait] jamais vu en matière commerciale». Et la renégociation par l’actuelle administration de l’Accord de libre-échange nord-américain – qui comprend une clause interdisant au Canada et au Mexique de négocier séparément avec la Chine – s’est attiré le même genre de critiques. Ces mesures menacent non seulement de détruire des emplois américains, mais de lasser la bonne volonté des alliés de l’Amérique, déjà nombreux à prendre leurs distances.

L’«Amérique toute seule»

A la vérité, le slogan de l’administration Trump, «l’Amérique d’abord», se traduit de plus en plus par «l’Amérique toute seule». Désormais, les Etats-Unis sont isolés au sein du G7, du G20 et de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Après leur retrait du Partenariat transpacifique, les parties restantes avancent sans eux. Loin de poser les termes du débat dans les questions internationales, l’administration Trump a fait tant et si bien qu’elle a convaincu les autres pays qu’il valait mieux éviter de trop faire crédit à la direction américaine.

Ce détournement généralisé à l’égard des Etats-Unis hâtera l’émergence d’un nouvel ordre multipolaire. Ainsi, en se retirant de l’accord sur le nucléaire iranien, Trump a surtout incité le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, la Chine, la Russie et l’Union européenne à défier les prérogatives états-uniennes.

Pour le moment, les pays qui ont besoin du pétrole iranien n’ont d’autre choix que de se conformer aux exigences américaines. Comme pour la plupart des biens échangés, les paiements des exportations de pétrole sont effectués en dollars – en passant, pour la plupart, par la Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication (Swift) établie en Belgique – et les Etats-Unis ont les moyens d’interrompre ces transactions. La plupart des entreprises et des pays en ont conclu que poursuivre leurs activités avec l’Iran ne méritait pas de leur faire perdre l’accès au marché américain et au système international de paiement en dollars.

Vers un nouvel ordre des paiements

Mais, à l’avenir, ils pourraient ne plus devoir se résoudre à de tels arbitrages. Le 21 août, le ministre des Affaires étrangères allemand, Heiko Maas, a exhorté l’Europe à mettre en place des mécanismes de paiement indépendants des Etats-Unis. Et le mois suivant, la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, annonçait la création d’une «entité juridique pour faciliter les transactions financières licites avec l’Iran, et [permettre] aux sociétés européennes de continuer à commercer avec l’Iran conformément aux règlements de l’UE».

Dans le même temps, la Russie affirmait développer son propre système de transferts financiers, afin de se prémunir contre une éventuelle exclusion de la Swift si les Etats-Unis venaient à durcir leurs sanctions. Quant à la Chine, elle poursuit un projet similaire depuis 2015 au moins, lorsque la Banque populaire de Chine a lancé un véhicule destiné à faciliter les transactions transfrontalières en renminbis.

Aucun de ces mécanismes de rechange n’est encore parvenu à rivaliser avec la commodité de la Swift ni avec le système des échanges en dollars. Mais si l’un d’entre eux venait à prendre pied, il pourrait rapidement laisser les Etats-Unis impuissants.

Système de quatre puissances

Plutôt que vers une guerre froide, le monde pourrait s’orienter vers un système international dirigé par quatre puissances, les Etats-Unis, la Chine, la Russie et l’Allemagne, dominant chacune sa région et cherchant à prendre la main dans les négociations internationales. Ce scénario rappelle la vision du monde qu’avait après la Seconde Guerre mondiale le président des Etats-Unis Franklin Delano Roosevelt, qui proposait que les quatre alliés victorieux – les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Chine et l’Union soviétique – se comportent comme «quatre gendarmes», assurant chacun la sécurité dans sa sphère d’influence et négociant avec les autres les questions relatives à la paix mondiale.

Aujourd’hui, ce sont approximativement les quatre mêmes puissances qui mènent de nouveau le monde, à ceci près que nous disposons d’institutions internationales plus fortes pour contribuer à faire régner la paix. Le maintien de cette paix dépendra de la bonne volonté des quatre puissances à utiliser ces institutions et à les adapter au système international qui est en train de voir le jour.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

Copyright: Project Syndicate, 2018

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