Lectures

La guerre Iran-Irak, aussi horrible que celle de 14-18

«La Guerre Iran-Irak. Première guerre du Golfe (1980-1988)», par Pierre Razoux (Perrin, 604 p.)

C’était la première guerre du Golfe (1980-1988). La plus méconnue des trois – la deuxième a eu lieu en 1991, la troisième entre 2003 et 2011. Elle a opposé l’Iran religieux à l’Irak laïc. Huit ans de guerre sale quasiment sans images ni ouvrages de référence, encore moins de longs-métrages.

Le dernier livre de Pierre Razoux, directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem), vient combler ce vide en nous plongeant dans les horreurs de cette boucherie.

Trente-trois ans après le début des hostilités, Pierre Razoux nous ouvre les portes de ce conflit si déterminant pour le Moyen-Orient, un tournant géopolitique dont les effets perdurent. A l’époque, Ouest et Est voulaient déjà contenir l’Iran révolutionnaire. Pour cela, Américains, Européens et Soviétiques comptent sur le bouclier irakien laïc de Saddam Hussein. Résultat: 60,3 milliards d’euros d’assistance militaire à Bagdad, dont 17 milliards de la France.

Oncle Sam aide les mollahs

Quant aux Etats-Unis, ils sont officiellement pro-irakiens et leur versent 187,2 millions d’euros. Mais, en réalité, ils livrent des équipements militaires au régime iranien honni, d’une valeur de 486,7 millions d’euros. Cette assistance a laissé un nom dans l’histoire: «l’Irangate».

La particularité de ce livre repose sur l’exploitation de sources irakiennes inédites, récupérées par les forces américaines après la campagne de 2003. En tant qu’ancien chercheur au Collège de l’OTAN à Rome, l’auteur a eu accès aux bandes audio de Saddam Hussein, ces enregistrements des discussions d’état-major entre le chef de l’Etat irakien et ses généraux lors de la guerre contre l’Iran.

Ce livre se singularise également par la durée de la recherche qu’il a nécessitée – dix ans de travaux à travers les capitales concernées par ce conflit – mais aussi par l’usage pour la première fois de sources iraniennes.

Le résultat est inversement proportionnel à l’horreur du déroulement de la guerre. Le chapitre sur le calvaire des enfants-soldats iraniens est poignant. Celui sur le martyre des Kurdes gazés à Halabja est bouleversant. Recours au gaz et combats de tranchées comme en 1914, utilisation des blindés et bombardements des villes comme en 1939, ce conflit Iran-Irak est une synthèse des deux guerres mondiales réunies.

On mesure mieux la barbarie de ce dernier conflit du XXe siècle, sans vainqueur officiel. Les deux pays sont à genoux, mais l’Irak s’est voulu triomphant dès 1988, lorsque Saddam Hussein, à la tête d’un pays surarmé, a commencé à regarder du côté du Koweït, suscitant l’inquiétude des monarchies arabes et des Etats-Unis, prélude à la deuxième guerre du Golfe en 1991.

Comprendre les lignes de fracture actuelles au Moyen-Orient passe par un retour sur les champs de bataille qui longent la frontière irano-irakienne. Si ce conflit s’est scellé le 20 août 1990 par la signature d’un traité de paix, dans les faits, il est impossible de saisir les enjeux des crises irakienne et iranienne au XXIe siècle sans remonter à la généalogie de cette première et sale guerre du Golfe.

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