Les appels au boycott se multiplient donc contre les hôtels de luxe européens et californiens appartenant au sultanat du Brunei – parmi lesquels le Plaza Athénée et le Meurice à Paris, le Richemond à Genève ou le Dorchester à Londres – en raison de la charia instaurée dans l’Etat de Brunei Darussalam. Elle y a été introduite progressivement depuis le début du mois de mai par le puissant sultan Hassanal Bolkiah – une des plus grandes fortunes mondiales – dans ce petit Etat enclavé en Malaisie, sur l’île de Bornéo.

Qu’est-ce que cela veut dire, concrètement? Que la décision du sultan, «qui règne sans partage sur ses 400 000 sujets jouissant d’un niveau de vie fort enviable dans la région a déchaîné l’hostilité», indique Radio France internationale (RFI). «D’abord dans le sultanat même où vivent des minorités bouddhiste (13%) et chrétienne (10%). Mais sur place, il a suffi que le puissant sultan hausse le ton pour que les rares opposants à s’être exprimés sur les réseaux sociaux, mettent la sourdine définitivement.»

Des pertes, déjà…

La décision de boycott des hôtels de la chaîne Dorchester – qui appartient à l’Agence d’investissement du Brunei, un fonds souverain contrôlé par le sultanat – émane de plusieurs groupes, dont, aux avant-postes Kering. Mais cela «ne constitue pas une prise de position contre la charia en général», dit son PDG, François-Henri Pinault: il s’agit uniquement de protester «contre l’application» de ce nouveau code pénal, «qui inclut des mesures attentatoires à la dignité humaine, notamment la peine de mort par lapidation pour l’adultère et l’homosexualité». Le 9 mai, celui qui est aussi président de la Fondation Kering avait condamné la décision du sultan via le compte Twitter @KeringForWomen .

Le Huffington Post précise que Dorchester compte six autres hôtels de luxe où se bouscule une clientèle riche et souvent en vue: le Principe di Savoia à Milan, mais aussi le Coworth Park à Ascot (GB), l’Eden à Rome, ainsi que le Bel-Air et le Beverly Hills Hotel à Los Angeles. Et selon France Info, plusieurs centaines d’annulations, notamment de célébrités américaines, ont été enregistrées pour le Plaza Athénée ou le Meurice. A L. A., depuis le début du boycott, le Beverly aurait déjà perdu plus de 1,2 million de francs.

La stupéfaction de l’aubergiste

Interrogé par l’AFP vendredi, le directeur général de Dorchester Collection, François Delahaye, se dit «stupéfait de voir l’ampleur que cette affaire prend». «Mais qu’est-ce qu’un aubergiste a comme poids face à une décision politique et religieuse?» demande-t-il. On appréciera au passage le terme d’«aubergiste». Par ailleurs, «si l’on devait sanctionner tous les hôtels de prestige qui ont des capitaux là où sévit la charia», il n’y en aurait plus beaucoup «où descendre», selon lui.

Reste que selon RFI, après le premier appel lancé par «Richard Branson, le patron de Virgin qui a interdit à son personnel et à leur famille de descendre dans les établissements hôteliers de la chaîne», la mise à l’index «ne cesse de prendre de l’ampleur», avec des prises de position de «personnalités comme Anne Wintour, la papesse de la mode, […] le comédien britannique Stephen Fry entre autres», qui «ne cessent de dire tout le mal qu’ils pensent de l’initiative prise par le sultan».

Des «châtiments moyenâgeux»

Même le commissaire européen au Commerce, Karel De Gucht, dit La Libre Belgique, est venu lui aussi apporter son soutien le 30 mai. De leur côté, les Nations unies ont exprimé leur «profonde inquiétude» et l’ONG Human Rights Watch a dénoncé des «châtiments moyenâgeux»: celle-ci prévoit d’ici à la fin de 2015, «étape finale de l’instauration progressive de la charia, l’amputation des membres pour les voleurs, la flagellation pour la consommation d’alcool ou l’avortement, ainsi que la lapidation pour sodomie et adultère…»

Et d’ajouter que «le souverain Hassanal Bolkiah est riche, très riche. Sa fortune, due aux hydrocarbures, se monterait à 20 milliards de dollars, selon une estimation du magazine Forbes réalisée il y a trois ans. Sa faramineuse collection de 5000 voitures luxueuses, dont une incrustée de diamants, et ses palais recouverts d’or si photogéniques font les beaux tirages des magazines spécialisés.

Omnipotent

»Cela vaut pour la galerie, mais quand il s’agit des affaires sérieuses, le sultan ne néglige rien. Ainsi, Hassanal Bolkiah est à la fois premier ministre, ministre de la Défense, ministre des Finances, commandant suprême des forces armées du Brunei, général honoraire dans les forces armées britanniques et indonésiennes et amiral honoraire dans la Royal Navy. Il s’est également lui-même nommé inspecteur général de la Police royale du Brunei.»

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