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La guerre des méthodes n'a plus d'objet en sciences sociales

Gianni D'Amato, sociologue, chercheur sur les problèmes des migrations, réfute les arguments de Beat Kappeler (22 avril) sur la meilleure méthode pour atteindre l'objectivité.

Il convient de questionner les fondements d'une science sociale positiviste, privilégiant l'approche quantitative qui aurait le monopole de l'objectivité et qui se réclamerait d'une plus grande vérité que l'approche qualitative.

En tant que responsables d'un institut de recherche indépendant, rattaché à l'Université de Neuchâtel, évoqué par M. Kappeler qui cite l'une de nos études, nous tenons à souligner que nos travaux reposent sur des méthodes aussi bien quantitatives que qualitatives. La guerre des méthodes en sciences sociales, datant des années 60, ne s'est pas terminée avec la désignation d'un vainqueur unique. Quant à nous, nous optons de façon pragmatique pour l'une ou l'autre approche, voire pour une combinaison des deux, selon l'objet d'étude.

Contrairement à M. Kappeler, nous ne pensons pas que l'une de ces méthodes produise par définition des résultats qui refléteraient mieux la vérité que l'autre. Tous ceux qui effectuent des recherches empiriques savent parfaitement combien toute enquête doit à l'interprétation. En partant du choix et de la formulation des questions jusqu'à la codification des résultats, les chercheurs sont appelés à prendre des décisions susceptibles d'influencer les résultats dans un sens ou dans l'autre. Le texte final, qui présente les données chiffrées de l'analyse, ne laisse pas toujours transparaître l'ensemble de ces choix ayant guidé la construction des données. Du moment qu'ils ont l'ambition de dépasser le stade du simple dénombrement, les chercheurs ont la nécessité de mettre à contribution leurs capacités interprétatives, qui sont les fondements indispensables de toute recherche sociale empirique, quantitative comme qualitative.

Si, au cours des années 60 et sous d'autres cieux, la sociologie a pu orienter l'action politique et administrative, elle n'est aujourd'hui qu'une source de production de savoir parmi d'autres. Universités, centres de recherche privés ou publics et think tanks se disputent actuellement l'interprétation des phénomènes sociaux.

La plupart des spécialistes, formés aux sciences sociales, au sein des administrations et des rédactions, sont parfaitement à même de juger les résultats produits par ces recherches. Une étude telle que la nôtre, qui s'intéresse à la santé des migrants vivant dans des situations précaires, est comme bien d'autres adressée à un public averti parfaitement capable de juger de la fiabilité et de la validité des résultats.

Une enquête de grande envergure, comme celles qu'affectionne la sociologie des graphiques à barres, ne ferait pas grand sens pour une étude sur les sans-papiers ou pour un travail sur les prostituées victimes de traite d'êtres humains, car il n'est guère possible d'approcher de cette manière les personnes directement concernées. Une enquête CATI (computer assisted telephone interview) ne parviendrait pas à des résultats susceptibles d'être validés. La recherche sociologique de type compréhensif ne vise pas à expliquer les différences de comportement de groupes de dimension importante, qu'il convient justement d'approcher avec des enquêtes de grande envergure. Son objectif est plutôt de rendre compte des comportements et attitudes de groupes difficilement accessibles qui sont bien capables de s'exprimer sans médiation.

Ce qui compte, pour la validité des résultats, ce n'est pas le nombre d'entretiens mais, tout comme d'ailleurs dans la recherche empirique de type quantitatif, la capacité du chercheur à tirer des conclusions cohérentes à partir des données. Il est donc tout à fait possible de montrer l'impact de l'environnement social sur les perspectives de vie des hommes avec vingt entretiens, ou alors de rendre compte du poids des bouleversements politiques sur les ruptures biographiques avec quelque dix interviews. Les études qualitatives ne se bornent pas à «donner la parole»; le véritable travail consiste dans l'interprétation des observations et des entretiens.

Ce type d'études n'est pas réservé aux seuls «milieux simples». Nous accepterions volontiers le financement nécessaire pour une étude visant à comprendre comment l'élite économique est parvenue à s'assurer une position sociale et politique confortable au terme d'une formation chèrement payée par l'ensemble des contribuables. Nous serions également intéressés à comprendre ces intellectuels qui, durant leur période «Sturm und Drang», dans les années 70 et 80, ne demandaient que plus d'Etat et qui, aujourd'hui, ne jurent que par le marché. Nous ne sommes pas mus par un goût facile pour la polémique, mais nous pensons sincèrement que ces biographies passionnantes peuvent utilement être lues à la lumière des changements politiques et sociétaux, à condition d'avoir la possibilité de les étudier.