Incidences

Guerre et paix dans le cyberespace

C’est à l’occasion de l’affaire Snowden que l’opinion publique a pris conscience de l’importance du cyberespace dans la vie quotidienne.

Pourtant, l’utilisation militaire de cet espace, les activités criminelles dans la sphère cybernétique, le rôle d’Internet et des technologies d’information et de la communication (TIC) dans l’action terroriste n’ont rien de vraiment nouveau. On parle de guerre, d’attaques ou d’opérations par analogie avec le vocabulaire de la défense. Les Etats attachent une importance croissante à ce nouveau domaine sécuritaire: trente pays disposent d’un responsable de la cybersécurité, la plupart étant rattachés directement à leur premier ministre.

La doctrine stratégique est loin d’être unanime sur le caractère spécifique du cyberespace: les moyens ultramodernes de communication et d’informatique changent-ils vraiment la nature des conflits armés? Ne s’agit-il pas plutôt d’une forme plus sophistiquée des techniques du bon vieil espionnage et du sabotage?

Y a-t-il un droit spécifique qui régisse le cyberespace? Il existe surtout un vaste débat à ce propos; les institutions internationales rivalisent pour mettre au point des règles adéquates. Pour beaucoup d’experts, le droit international, aussi bien que le droit international ­humanitaire, sont applicables dans les conflits du cyberespace, par analogie avec le domaine physique: droit de recourir à la force, droit applicable dans la conduite des hostilités, responsabilité des Etats, protection des populations ­civiles et définition des objectifs mili­taires, droit à la légitime défense, etc. La mise en œuvre de moyens électroniques peut-elle provoquer la mort de com­battants ou de civils? Il n’y a pour l’heure pas de convention qui exprimerait un consensus de la communauté inter­nationale à ce sujet. La préoccupation des opinions publiques à cet égard est alimentée par des opérations specta­culaires, par exemple celles dirigées ­contre les infrastructures de l’Estonie ou de la Géorgie en 2008, de l’Iran en 2010, de Libye, de Syrie, ou l’an dernier contre la Corée du Sud. On sait que des attaques cybernétiques (brouillage des communications et désinformation) ont joué leur rôle dans la crise autour de la Crimée et du Donbass ukrainiens.

Si l’attention se porte aujourd’hui ­davantage sur l’usage du cyberespace pour la sécurité économique, civile et militaire, l’emploi des nouvelles technologies au service de la paix ou de la ­protection civile des populations est beaucoup moins connu. En fait, ces ­instruments ont aussi vocation à faciliter la communication entre les acteurs impliqués dans la prévention des conflits, la médiation, la gestion des crises, le maintien et la consolidation de la paix. L’ONU – qui se doit d’être à la pointe du mouvement – et les organisations ­régionales de sécurité se penchent depuis une dizaine d’années sur l’utilisation des moyens d’information et de communication électroniques pour améliorer à la fois leur fonctionnement propre et la qualité des services qu’ils dispensent.

Le sommet mondial sur la société de l’information, qui s’est déroulé en deux parties en 2003 et 2005, alternativement à Genève et à Tunis, a donné une notable impulsion à ces efforts. L’Assemblée générale de l’ONU a pris le relais, soulignant l’apport des TIC dans la sécurité et dans le développement et rappelant la nécessité de protéger la vie privée à l’ère digitale.

Une ONG suisse, la Fondation ICT4Peace, présidée par Daniel Stauffacher, ancien ambassadeur de Suisse, est devenue depuis le sommet de Tunis l’un des partenaires principaux de l’ONU dans la mise au point des normes et valeurs de ce secteur novateur. Elle réalise des études, organise des séminaires, des cours et des débats, publie des études et anime la scène internationale.

L’utilisation de plateformes dédiées fait désormais partie de l’action internationale de secours en cas de catastrophe; les multiples informations ainsi réunies sont évaluées et triées par des internautes volontaires étrangers – mais aussi par des professionnels et des militaires – qui restent chez eux et n’encombrent pas les voies d’accès. Lors du séisme d’Haïti, en 2011, la Fondation ICT4Peace a immédiatement coordonné les informations qui affluaient de la part des victimes par SMS, e-mail ou encore par les réseaux sociaux.

La fondation propose des mesures de «construction de la confiance» pour surmonter les réflexes défensifs qui paralysent la coopération internationale et dissiper la confusion qui règne quant à la terminologie et aux concepts utilisés en matière de cybersécurité. A ses yeux, les défis à relever se situent dans le monde du soft power . Elle intervient dans la préparation de grands rendez-vous sur la gestion et la sécurité du cyberespace, tels que la conférence prévue l’an prochain à La Haye.

Il est intéressant de relever qu’une fondation privée établie à Genève cherche à sensibiliser la société civile à l’utilisation des technologies de l’information et de la communication, notamment pour la promotion de la paix, de l’action humanitaire et du développement. C’est une success story de la Genève internationale qui se déroule dans un secteur en pleine expansion et appelé à connaître un avenir considérable. Inter armas ­Internet…

Les moyens ultramodernes de communication et d’informatique changent-ils vraiment la nature des conflits armés? N’est-ce pas une forme sophistiquéedu sabotage d’antan?

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