Nouvelles frontières

L’autre jour, à Pékin, en descendant l’avenue Dongdaqiao, au croisement de la rue Fangcaodi, je suis tombé sur un centre commercial intégré à un ensemble d’immeubles de luxe. Il y a quelques années s’élevait au même endroit une usine pharmaceutique d’Etat entourée de tours d’habitation pour les employés. Le quartier a radicalement changé de visage. Suspendu au-dessus de l’allée centrale, un gigantesque écran diffusait simultanément deux images. Sur la partie principale, formant un plafond aux boutiques des grandes marques étrangères, s’imprimait un paysage de fonds marins aux couleurs psychédéliques, les clients étant bercés par une musique électronique suave et rassurante. Redressé à son extrémité, le même écran offrait aux passants de l’avenue Dongdaqiao la rediffusion du discours du secrétaire général Hu Jintao au 18e congrès du Parti communiste chinois, le son coupé, mais avec les sous-titres. Entre le monde marchand et le chef de l’appareil léniniste, la fusion des images était saisissante.

Le décorum kitsch et suranné du Palais du peuple où se tenait au même moment la réunion du PCC, le rituel figé du congrès, ses discours formatés, ses formules lénifiantes et son vocabulaire abracadabrant, ses personnages fades et alignés, leur démarche d’automate et leurs costumes rigoureusement identiques, tout cela fait penser à un théâtre de marionnettes condamné à disparaître. Mais debout face à l’écran géant de Dongdaqiao, on se met à douter. Et si la dictature chinoise était bel et bien en train d’inventer un modèle d’avenir? Et si la modernité se dessinait en Chine, en Asie, avec une nouvelle gouvernance autoritaire, au nom du marché, de la science et de Confucius, pour le plus grand bien du peuple consommateur? En se baladant dans certains quartiers de Pékin, on a l’impression d’être plongé dans un roman d’anticipation, à une époque où les hommes se sont convaincus des bienfaits d’une dictature «douce» pour surmonter les contradictions et les exigences d’un monde de plus en plus complexe. L’exclusion de quelques mal-pensants est un moindre mal en regard des troubles et de la paralysie qu’engendrerait la diversité politique synonyme de division.

Ce monde, en réalité, existe déjà. C’est Singapour, une Cité-Etat dont les dirigeants du continent chinois s’inspirent depuis trente ans. Ce courant idéologique est nommé «néo-autoritaire». L’Etat y est géré comme une entreprise, avec une claire structure décisionnelle du sommet à la base. Où en est la Chine dans cette voie? «Le processus décisionnel du Politburo du PCC est similaire à celui d’une grande entreprise», analysait dans une note interne datant de 2009 – révélée par WikiLeaks – un diplomate américain de l’ambassade de Pékin en citant deux sources chinoises bien informées. Selon le premier témoin, «le secrétaire général Hu Jintao peut être comparé au président d’un conseil d’administration ou au directeur d’un grand groupe industriel». La deuxième source ajoute que les choix du Politburo sont proches de ceux d’une compagnie dans laquelle le détenteur du plus grand nombre de parts a le plus de poids dans la prise de décision. «Hu Jintao détient le plus grand nombre d’actions, donc ses avis ont le plus grand poids», et ainsi de suite au fil de la hiérarchie. Le Politburo, toutefois, ne vote pas formellement. «C’est un système de consensus dont les membres ont un droit de veto.»

Le PCC, à maints égards, dirige le pays comme une compagnie. Depuis des années, ses dirigeants privilégient les contacts avec les chefs d’entreprise chinois et étrangers pour formuler leurs politiques économiques. En langage léniniste, on appelle ce type de structure décisionnelle verticale le «centralisme démocratique». Ces jours-ci, à Pékin, les librairies regorgent de livres sur les recettes du succès des capitaines d’industrie aux côtés d’autres ouvrages célébrant la supériorité du «modèle chinois» sur la «démocratie occidentale», dont le marasme économique actuel témoignerait de la faillite du système politique. Pour l’élite du PCC, la bataille des idées et des systèmes est engagée.

«Le secrétaire général Hu Jintao peut être comparé au président d’un conseil d’administration»