On connaît la célèbre formule de Clausewitz selon laquelle «la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens». Sans doute se voulait-elle provocatrice; elle n'en demeure pas moins juste à mes yeux et il est facile d'en inverser les termes: la politique est une continuation de la guerre par d'autres moyens. Il importe toutefois de remarquer que les moyens ne sont alors plus les mêmes. Si la politique représente une forme de conflit pacifique, la guerre est une violence organisée. Une défaite politique ne remet pas en jeu la survie de ses participants, activistes ou militants, à moins d'attribuer la victoire à un tyran qui fait alors la guerre à son propre peuple. Une défaite militaire (tout comme une victoire, du reste) scelle la perte de nombreux participants, soldats et civils tous ensemble. La guerre tue, c'est pourquoi elle soulève des débats aussi passionnés.

La théorie de la guerre juste, que j'ai défendue dans Guerres justes et injustes (1977) […], renvoie en premier lieu au statut moral de la guerre en tant qu'activité humaine. Elle s'appuie sur un double postulat: la guerre est parfois justifiable et sa conduite est toujours sujette à une critique morale. Le premier de ces postulats est rejeté par les pacifistes, pour qui la guerre est un acte criminel; le second est nié par les réalistes, pour qui tous les coups sont bons, à l'amour comme à la guerre: inter arma silent leges (quand les armes parlent, les lois se taisent.) C'est pourquoi les théoriciens de la guerre juste s'opposent tant aux pacifistes qu'aux réalistes. Et ceux-ci sont légion, même si certains pacifistes font parfois des exceptions en matière de conflits, même si on entend parfois ces réalistes, au plus fort de la bataille, exprimer des sentiments moraux.

Toutefois, la guerre juste ne se contente pas de réfléchir sur la guerre en général; elle fonde aussi bien le discours où nous puisons d'ordinaire pour juger telle ou telle guerre particulière. Elle génère une rhétorique que nous sollicitons au cours des débats politiques, lorsque nous nous demandons s'il faut combattre, et de quelle manière. Les concepts d'autodéfense et d'agression, la définition de la guerre comme un combat entre combattants, l'immunité des non-combattants, le principe de la proportionnalité (entre les coûts occasionnés par une guerre et les profits qu'elle peut rapporter), la procédure de reddition et les droits des prisonniers – tout cela constitue un héritage commun, le fruit de débats poursuivis des siècles durant. La «guerre juste» ne fait que les théoriser pour mieux nous aider à résoudre, ou du moins à clarifier, les problèmes liés à la définition et à l'application de ces concepts.

Je voudrais à présent aborder deux critiques que j'ai entendues au sujet de la guerre juste. […] La première, c'est que tous ceux, dont moi, qui défendent et mettent en pratique cette théorie «moralisent» la guerre et facilitent dès lors la tâche des militaires. Nous effaçons le stigmate qui devrait adhérer éternellement au meurtre, quand la guerre, de tout temps, est affaire de tuerie. En définissant certains critères d'évaluation pour la guerre et son déroulement, nous ouvrons la voie à des jugements favorables. Nombre de ces jugements seront idéologiques, hypocrites ou de parti pris, et dès lors sujets à critique, mais d'autres seront fondés au regard de notre théorie: certaines guerres, certaines actions militaires s'avéreront «justes». Comment serait-ce possible, puisque la guerre est en soi atroce?

«Juste» est ici une façon de parler qui signifie «justifiable», «défendable», parfois même «moralement nécessaire» (au vu des alternatives possibles), mais rien de plus. Tous ceux qui débattent pour ou contre la guerre s'accordent à dire que la justice au sens fort du terme, celui qu'elle revêt dans la société domestique et la vie quotidienne, disparaît dès le début des hostilités. La guerre crée une zone de coercition extrême où la justice est toujours floue. Parfois, néanmoins, nous sommes en droit de pénétrer cette zone. J'ai grandi pendant la Seconde Guerre mondiale et c'est là une chose qui me semble aller de soi. Il est des actes d'agression et de cruauté auxquels il nous faut résister, par la force si nécessaire. J'aurais pensé que notre expérience du nazisme aurait mis fin à ce débat qui néanmoins persiste, générant certains désaccords au sujet des interventions humanitaires […]. L'usage de la force armée pour mettre fin aux massacres du Rwanda aurait représenté à mes yeux une guerre juste. Et si ce jugement «moralise» et facilite l'emploi de la force armée, eh bien j'aurais aimé le voir facilité en Afrique, en 1994.

Une seconde critique adressée à la théorie de la guerre juste, c'est qu'elle définit mal ce qu'est une guerre. Elle attire notre attention sur les enjeux immédiats qui précèdent l'entrée en guerre (soit, dans le cas récent de la guerre en Irak, les inspections, le désarmement, la question des armes cachées, etc.) avant d'envisager son déroulement, de bataille en bataille. Ce faisant, elle élude des enjeux plus vastes tels l'impérialisme et le combat global pour les ressources naturelles et le pouvoir. C'est un peu comme si les citoyens de l'Antiquité s'étaient focalisés sur l'un ou l'autre conflit entre Rome et un de ses Etats-cités pour décider si un traité avait été violé (ce qu'affirmaient systématiquement les Romains pour justifier l'agression à venir) sans jamais considérer l'expansionnisme romain et son histoire de longue date. Mais si les critiques savent distinguer entre ce type d'alibi stratégique et les véritables motifs d'une guerre, pourquoi en serions-nous incapables, nous autres? La théorie de la guerre juste n'est pas tributaire de circonstances historiques particulières; elle permet d'analyser une grande chaîne d'événements aussi facilement qu'une petite. Quel autre concept nous permettra de critiquer l'impérialisme? Quelle autre théorie, quel autre discours pouvons-nous mobiliser à cette fin? Les guerres d'agression et de conquête, les guerres visant à étendre des sphères d'influence et à établir des Etats-satellites, les guerres d'expansion économique, toutes sont des guerres injustes.

La guerre juste est une théorie

à usage critique, ce qui ne signifie pas que toute guerre doive être systématiquement critiquée. Lorsque j'ai défendu la guerre récemment menée en Afghanistan, certains de mes propres critiques ont cité mon opposition antérieure à la guerre du Vietnam et à un bon nombre de guérillas et autres conflits commandités par notre gouvernement en Amérique centrale pour me taxer d'incohérence. Ce qui revient à dire qu'un médecin, une fois qu'il a décelé un cancer chez un patient, serait ensuite contraint de reproduire éternellement le même diagnostic. Il arrive que des critères médicaux identiques aboutissent à des constats différents selon les patients; de même, des critères moraux identiques produisent des verdicts moraux différents selon les guerres examinées. Cela dit, ces verdicts prêtent à controverse même lorsque les critères invoqués font l'unanimité: lisez mon article sur le Kosovo et allez consulter un autre spécialiste. Vous n'aurez aucune difficulté à en trouver un dont l'opinion diffère, et cela vaut pour l'ensemble de mes arguments. Ces désaccords ne permettent pas toutefois de distinguer entre le concept de guerre juste et les autres concepts moraux (ou politiques). Nous proposons des définitions différentes d'une même action militaire, d'une même campagne électorale. Nous n'avons pas la même idée de ce que sont la corruption, la discrimination et l'inégalité, alors même que nous incluons ces trois phénomènes dans un même discours qui porte sur la théorie de la démocratie. Ces désaccords n'invalident en rien une théorie: celle-ci, si elle est bonne, permet de mieux les comprendre.

Les désaccords actuels et l'évolution rapide des comportements politiques peuvent toutefois inciter un théoricien à certaines révisions. Je ne me suis pas rendu coupable d'incohérence, j'aime à le croire, depuis la publication de Guerres justes et injustes. En revanche, j'ai modifié ou modéré certains de mes arguments et je tiens à le signaler ici. A force de voir se succéder des événements atroces – les massacres et les nettoyages ethniques en Bosnie et au Kosovo, au Rwanda, au Soudan, dans la Sierra Leone, au Congo et au Liberia, au Timor-Oriental et, plus anciennement, au Cambodge et au Bangladesh, je suis devenu progressivement plus enclin à appeler de mes vœux une intervention militaire. Je n'ai pas abdiqué le principe de non-intervention que je défendais dans mon ouvrage, mais j'ai eu de moins en moins de peine à le dépasser. A force de constater les échecs à répétition des gouvernements et la résurgence de ce que les historiens européens appellent un «féodalisme bâtard», où l'emportent des rivalités de factions et des dirigeants soi-disant charismatiques, je suis devenu enclin à défendre les occupations militaires à long terme, sous la forme de tutelles et de protectorats, et la reconstruction d'une nation comme une mesure nécessaire d'après-guerre. Ces deux changements m'ont aussi fait admettre qu'il fallait prolonger la théorie de la guerre juste. Le jus ad bellum (qui statue sur la nécessité ou non d'entrer en guerre) et le jus in bello (qui statue sur la façon de mener les batailles) sont les composantes majeures de cette théorie jadis élaborée par les philosophes et juristes catholiques du Moyen Age. Il faudrait leur ajouter une définition du jus post bellum (la justice après la guerre) […], se remettre à la tâche, théorique et pratique, qui consiste à faire la paix, gérer l'occupation militaire et prévoir la reconstruction politique.

J'ai parlé de débats «actuels» sur la guerre. En réalité, ces débats sont sans doute éternels. Nous avons fait un effort – reflété dans la charte des Nations unies – pour mettre la guerre hors combat en considérant l'agression comme un acte criminel et toute réponse à l'agression comme une «action policière». C'est ce que les Chinois appelaient naguère «rectifier les noms» (rendre aux mots leur juste valeur). Mais nous ne changerons pas la réalité en changeant notre façon d'en parler, comme on le voit en considérant l'exemple originel de l'action policière des Nations unies en Corée, en 1950, qui a été depuis traitée de «guerre» par l'ensemble des historiens. L'instinct subsiste, toutefois. Nous l'avons constaté au lendemain du 11 septembre 2001, lorsqu'un grand nombre d'Américains et d'Européens ont affirmé que l'attentat était un crime et qu'il ne s'agissait pas d'entrer en guerre (comme nous n'avons pas tardé à le faire en Afghanistan) mais d'appeler la police. C'est que j'appelle «composer le 911 en réaction au 9/11» (ndlr: le 911 est aux Etats-Unis celui de police-secours. Le 9/11 est le 9 septembre 2001). De fait, dans un Etat global qui monopoliserait l'usage légitime de la force, il serait approprié de réagir à toute forme de violence en appelant le commissariat. Le crime, la traque du criminel, son procès et son châtiment, ces diverses étapes suffiraient à couvrir le champ d'action; nous n'entendrions parler de guerre que dans les livres d'histoire. Mais cette description ne correspond pas au monde actuel et même si notre objectif était d'instituer un Etat global (je soulève quelques doutes à ce sujet), nous aurions tort d'agir comme s'il était déjà en place.

Nous voici donc condamnés à poursuivre nos débats sur la guerre; c'est là une activité indispensable aux citoyens d'une démocratie […]. Je tente de concevoir un avenir où la guerre jouerait un rôle moins crucial dans notre vie. Ce n'est pas la description utopique d'une société internationale mais, plus simplement, d'un état de choses «un peu moins mauvais» que celui que nous connaissons actuellement. Et c'est ce à quoi prétendent la plupart des arguments avancés par les théoriciens de la guerre juste: notre opposition au «réalisme» ne fait pas de nous des êtres irréalistes […]. Si nous recherchons la justice jusque sous les nuées sombres de la guerre, c'est pour mieux prévenir les désastres. Lorsque nous visons plus haut, comme c'est notre devoir, il nous faut être guidés par des théories politiques différentes […].

Michael Walzer, De la guerre et du terrorisme, ainsi que dans la même livraison, Morale maximale, Morale minimale: un défi pour la gauche, la politique internationale, Bayard, Paris, septembre 2004.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.