Chronique

Guerre du Yémen, combien de morts?

OPINION. La guerre du Yémen s’enlise dans l’horreur, mais on en minimise le nombre des morts qui, depuis plus de deux ans, est stabilisé à 10 000, quoi qu’il soit advenu. Pourquoi? se demande notre chroniqueuse, Marie-Hélène Miauton

C’est bien loin, le Yémen. C’est surtout totalement méconnu! Peu de gens l’ont visité, tant il était dénué de ces infrastructures qu’exige le touriste moderne, qui veut de l’aventure sans les routes dangereuses, les puces dans la literie et les toilettes innommables. C’est pourtant avec tous ces inconvénients que vivent les populations locales…

Jusqu’à la guerre qui n’en finit pas de le déchirer, le Yémen était un pays réellement splendide, avec ses hautes maisons de pisé ocre, aux entourages de portes et fenêtres badigeonnés de décors clairs. Avec sa bande côtière étroite et verdoyante surplombée d’une chaîne de hautes montagnes dépassant 3000 mètres. Avec ses murs de pierres garnissant les flancs abrupts du Sarat-al-Yemen pour permettre les cultures vivrières, dont fait partie le fameux khat qui dilate les pupilles des hommes dès le matin, donnant parfois l’impression d’un peuple de zombies. Avec ses minuscules lopins de terre que les femmes aux robes superposées, leur enfant dans le dos, épierrent tôt le matin, avant de les travailler à la houe. Avec ses bazars colorés et sympathiques où, vêtus de la robe de laine écrue, les hommes portent à la ceinture la djambia recourbée, signe de virilité. Avec son hospitalité circonspecte qu’un verre de thé réchauffe… Cette chronique ne suffirait pas à dire l’émerveillement ressenti, mais là n’est pas le sujet.

10 000 morts?

Le sujet, c’est la guerre. Une guerre sur laquelle l’information est, depuis son début en 2015, lénifiante, lacunaire, voire fausse. Comment se fait-il par exemple que les médias de bonne qualité, indifféremment de droite ou de gauche, aient pu durant trois ans relayer le nombre absurde de 10 000 morts au Yémen alors même que leurs propres articles commentaient un nombre ahurissant de raids et de bombardements meurtriers? Comment est-il possible que ce chiffre éhonté ait pu émaner si longtemps des statistiques onusiennes, qui ont réussi cet exploit d’indiquer «au moins 10 000 morts» aussi bien en août 2016 qu’en février 2018, comme si rien ne s’était passé en dix-huit mois? Comment concevoir qu’aucun correspondant de guerre, aucun journaliste curieux, aucune rédaction attentive n’ait cherché à découvrir la vérité, à faire des calculs, à interpeller des experts?

Il faudrait dire pourquoi sept millions de personnes, soit un quart de la population, sont au bord de la famine et un million ont été touchées par le choléra

C’est ainsi que cette année, Le Monde du 15 mai, Le Figaro du 28 août, notre propre journal le 14 août et le 6 septembre, tous pourtant sérieux parmi les sérieux, continuaient de relayer les «plus de 10 000 morts» alors que les spécialistes oscillent entre 100 000 et 200 000. Pour preuve, l’OMS estime qu’aujourd’hui, au Yémen, «un enfant meurt toutes les dix minutes d’une cause qui aurait pu être évitée sans la guerre». Selon un calcul facile, cela représente environ 144 morts par jour et 4300 par mois! Mais alors, il faudrait aussi dire pourquoi sept millions de personnes, soit un quart de la population, sont au bord de la famine et un million ont été touchées par le choléra, et s’insurger à coups de gros titres sur le blocus quasi total, naval et aérien, décrété par la coalition, qui empêche toute arrivée de vivres, de médicaments ou de carburant. Pour Médecins du monde, c’est la mise en place d’une famine planifiée, ce qui relève du crime de guerre, crime auquel participent les démocraties occidentales qui aident Riyad.

Belle fréquentation

Alors, on se perd en conjectures. Serait-ce des fake news assumées en raison d’un parti pris pour l’Arabie saoudite, à ce point intouchable qu’on minimiserait en permanence ses exactions à l’intérieur du pays (opposants emprisonnés, fouettés, décapités) comme à l’extérieur? Or rien ne saurait justifier cette complicité avec la coalition sunnite, soutenue activement par le grand frère américain, la France et la Grande-Bretagne, qui en profitent d’ailleurs pour signer des contrats d’armement pour des milliards à Mohammed ben Salmane, commanditaire de l’assassinat de son opposant, le journaliste Jamal Khashoggi. Belle fréquentation!

Lire aussi: Yémen: la prise de Hodeïda, au risque de l’hécatombe


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