Opinions

Guesde et Jaurès, avant Aubry et Royal

Il était une fois.

Martine Aubry, Ségolène Royal, «duel de femmes», a-t-on répété sous le choc de la nouveauté. C'était plus facile, plus immédiat que dire «duel de lignes» ou «duel de cultures». Pourtant, malgré sa sensationnelle incarnation féminine, cette bataille politique pour le contrôle du Parti socialiste a aussi révélé des clivages anciens et, pour ainsi dire, génétiques du socialisme français.

Parachutée au Nord par Pierre Mauroy, à la députation en 1997 et à la mairie de Lille en 2000, la très parisienne Martine Aubry a absorbé les traces laissées par la tradition guesdiste de la région: discipline et unité derrière le leader; l'organisation avant tout.

Jules Guesde (1845-1922), le fondateur du Parti ouvrier de France, représentait l'aile marxiste du mouvement socialiste français qui s'est fortement implantée dans les bastions ouvriers du Nord charbonnier et textile, où il comptait 20 000 membres en 1902. Si le «ni-ni» des débuts - «ni révolution immédiate, ni participation à l'Etat bourgeois» - s'est transformé avec le temps, la mise en avant de la lutte de classes et la rigueur de l'organisation sont en grande partie restées, accompagnées d'un discours anti-réformiste. Ce guesdisme résiduel, interprété à sa façon par une Martine Aubry de formation technocratique et planificatrice, a finalement réuni l'ensemble des courants qui se rattachent de près ou de loin à cette source marxiste du socialisme, venue d'Allemagne à la toute fin du XIXe siècle et qui a aussi baigné la Belgique, avec ses mots clés, prolétariat, parti, programme, lutte de classes.

Culturellement, c'est donc une France du Nord qui est représentée par Martine Aubry à la tête du Parti socialiste, une France rationaliste, organisatrice, dirigiste, planificatrice.

Tandis que Ségolène Royal séduit les fédérations du Sud, autre culture, autre tradition. Là, dans le «Midi rouge», on dit, façon Jean Jaurès, peuple plutôt que classe; on pense à la république au moins autant qu'au parti; on table sur la liberté plutôt que la discipline; on vise le progrès social plutôt que la lutte de classes permanente.

Parachutée en Poitou-Charentes, Royal se rattache avec aise au socialisme jauréssien du cru, l'autre moitié, non marxiste, du socialisme français, toujours restée identifiable à travers les vicissitudes de l'histoire du PS.

Jean Jaurès (1859-1914), fondateur du Parti socialiste français, a des divergences fondamentales avec Guesde. Les deux hommes se déplaisent au moins autant que Royal et Aubry. Mais, le 26 novembre 1900, Jaurès accepte de débattre avec Guesde à l'hippodrome de Lille devant une audience hostile. Il a participé avec toute son énergie à la défense du capitaine Dreyfus, que les guesdistes considéraient comme une affaire bourgeoise. Il soutient la présence du socialiste Millerand au gouvernement, ce qui passe pour une trahison. La confrontation est dure.

Guesde dit: «Il faut couler sans distinction de pilote le vaisseau qui porte la classe capitaliste et sa fortune.» Jaurès répond: «C'est une injustice meurtrière de nous reprocher les fautes, les erreurs ou les crimes de ceux que nous ne soutenons que pour empêcher des crimes plus grands!» Guesde accuse, dénonce, interpelle. Jaurès enseigne, explique. Et c'est lui qui, à la fin, conclut: «Quels que soient les dissentiments, entre socialistes, on se retrouve.»

Aubry, pour qui Royal est «réac», déclare, aussitôt adoubée comme première secrétaire: «Mon premier mot est: merci. Le second va immédiatement à Ségolène pour lui dire: ensemble, on va gagner pour les Français.»

Au congrès de l'Internationale de 1904 à Amsterdam, les guesdistes avaient tenté en vain de faire exclure Jaurès. «Rendre Jaurès impossible est impossible», avait lancé August Bebel. Et l'hôte du congrès, Emile Vandervelde, de s'exclamer, debout: «Camarade Guesde, camarade Jaurès, je vous adjure, dans une pensée de paix socialiste internationale, de vous tendre la main!»

Le Nord et le Sud de la France socialiste, sa culture libérale et sa culture révolutionnaire avaient fusionné le 23 avril 1905 lors du congrès unitaire à la salle du Globe à Paris d'où sortit la Section française de l'internationale ouvrière. Mitterrand a enterré cette vieille SFIO à Epinay-sur-Seine en 1971. Le temps a passé mais rendre Ségolène impossible reste impossible.

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