Démunis face à la suspension brutale de l’activité économique et stressés par les mesures de confinement liées à la crise sanitaire, la plupart des parents assurent déjà leurs activités professionnelles dans des conditions dégradées. Ils doivent en outre assurer des charges domestiques plus lourdes qu’à l’accoutumée, du fait de la présence permanente de l’ensemble des membres de la famille à la maison. Mais en plus, ils se retrouvent soudain promus responsables de l’accompagnement des apprentissages de leurs enfants déscolarisés. Sans aucune formation. Quel(s) rôle(s), en tant que parents, devons-nous jouer durant cette période si atypique? De quoi nos enfants auront-ils réellement besoin durant les semaines à venir? Nous proposons ici quelques principes pédagogiques clés pour survivre à la pédagogie du confinement. Et peut-être conserver quelques nouvelles bonnes habitudes une fois la crise passée.

Notre éditorial: Face au coronavirus, l’école doit ralentir son rythme

Avant toute chose, pour éviter que l’intégralité de la charge mentale liée à la vie familiale ne retombe sur une seule personne, il peut être utile de préparer le terrain pédagogique en effectuant la liste de l’ensemble des tâches domestiques quotidiennes, de la gestion des poubelles aux actes administratifs en passant par la préparation des repas et, bien entendu, l’accompagnement pédagogique des enfants. Procédez alors à un partage rigoureux en attribuant des rôles à chacun (plutôt que des tâches), sans oublier les enfants dont les responsabilités nouvelles préfigureront sûrement autant de nouveaux apprentissages. Mais ce qu’il faudra le plus rapidement réaliser, c’est l’importance de ne pas transformer votre maison en école. L’enseignement est un métier en soi: si vous décidez de l’endosser, vous ne pourrez simplement plus faire le vôtre. Vous départir de ce réflexe bien naturel vous permettra ainsi de commencer à vous déculpabiliser du temps que vous passerez à vous occuper… de vous.

Coronavirus oblige

Si vos enfants sont suivis par leurs professeurs à distance, laissez ces derniers se charger des contenus. Essayez simplement de soulager leurs difficultés et aidez-les à comprendre ce qui est attendu d’eux, à configurer leur espace d’étude et leurs outils de communication en ligne, à améliorer leurs méthodologies de travail. S’ils sont plus jeunes, consacrez plutôt vos efforts à leur bien-être et à leur épanouissement en structurant leurs rythmes et en leur proposant des activités diversifiées, courtes et systématiquement choisies en fonction de leur état de fatigue.

Coronavirus oblige, votre enfant risque certes de moins apprendre pendant quelque temps. Mais que sont quelques mois dans une vie entière faite d’expériences et d’apprentissages? L’école est une course d’endurance, pas une course de vitesse. Il n’y a donc aucune raison de vous inquiéter tant que votre enfant vit la situation sereinement et positivement. Voilà peut-être même la première préoccupation qu’il vous faudra avoir ces prochaines semaines, avant celle de l’acquisition de connaissances. Et même avant celle de la gestion du fameux «temps d’écran», qu’il faudra probablement d’autant plus assouplir que leurs cours et leurs interactions sociales ne passeront presque plus que par là.

Il n’y a aucune raison de vous inquiéter tant que votre enfant vit la situation sereinement et positivement

Leur laisser un peu plus de liberté que d’habitude ne signifie toutefois pas pour autant les laisser faire tout ce qu’ils veulent. Mais afin de réduire (pour vous comme pour eux) le poids de la surveillance, on pourra par exemple leur demander comment ils aimeraient s’organiser. Voire leur suggérer de proposer leurs propres règles. Car si ces dernières sont établies de manière collaborative et ajustées à leurs réels besoins, elles auront ensuite bien plus de chances d’être respectées. Alors oui, peut-être à cause du nouveau coronavirus vos enfants passeront-ils moins de temps que prévu à étudier. Mais s’ils apprennent dans le même temps à se responsabiliser et à s’organiser, ce sera assurément autant de gagné lorsqu’ils retourneront à l’école.

L’autonomie des enfants

Dès lors, la question n’est plus de savoir comment faire apprendre à votre enfant ce qu’il aurait dû apprendre à l’école, mais quels apprentissages vous pouvez l’aider à réaliser compte tenu de la situation actuelle. Car rester à la maison, ce n’est pas nécessairement faire «moins» d’apprentissages, mais «d’autres», voire «plus» d’apprentissages. Cette crise sanitaire ne serait-elle pas en effet l’occasion de développer de nouvelles compétences chez nos enfants? Il y a d’abord ces compétences très pratiques qui correspondent à des tâches que l’on réalise souvent pour eux, parce que c’est plus rapide, parce que «ça pourrait être dangereux», parce qu’on ne pense pas à les leur proposer. Savent-ils allumer une allumette sans se brûler ou casser le bout enflammé? Utiliser un couteau de cuisine? Changer une ampoule? Dénuder un fil électrique? Accrocher un cadre sur un mur en béton? Battre des œufs en neige? Démonter et nettoyer le mécanisme de la chasse d’eau? Arroser les plantes sans faire déborder le pot? Sélectionner le bon programme du lave-linge? Repasser une chemise? Réparer une chambre à air? Recharger les piles de la télécommande?

Et puis il y a toutes ces compétences qui vont justement leur permettre (et vous permettre) de mieux vivre cette période: compétences numériques pour suivre leurs enseignements à distance, compétences organisationnelles pour vous assister dans la gestion collective du quotidien. Mais surtout, vous pouvez les aider à développer des compétences fondamentales liées à leur autonomie de penser et d’agir. Car certaines recherches le montrent: les résultats scolaires sont partiellement corrélés à l’autonomie des enfants.

Des certitudes qui vacillent

Dans cette perspective, être un parent responsable, ce n’est pas faire à la place de ses enfants, c’est leur apprendre à faire seuls! C’est les préparer au jour où vous ne serez plus à leurs côtés pour leur rappeler leur rendez-vous médical, contrôler leur temps d’écran, planifier leurs repas et, finalement, organiser leur vie à leur place. Ce n’est pas les empêcher de tomber mais éviter qu’ils se fassent mal lorsqu’ils tombent. Ce n’est surtout pas les empêcher de se tromper mais les aider à tirer profit de leurs erreurs pour apprendre, éviter que les conséquences n’en soient sérieuses ou qu’elles ne les démobilisent. Aidez-les donc à s’organiser seuls plutôt que de les enfermer dans un rythme que vous aurez pensé indépendamment d’eux!

Que l’on soit enseignant ou parent, on sous-estime souvent tout autant l’impact incroyablement positif de la responsabilisation et de la confiance accordée aux enfants et aux adolescents que l’impact extrêmement négatif de leur contrôle et de leur déresponsabilisation. Les enjeux de ces propositions dépassent d’ailleurs largement l’aide domestique à court terme que vos enfants pourraient être en mesure de vous apporter. La crise du Covid-19 finira bien par se terminer. Mais ensuite? De l’effondrement de la biodiversité aux ravages du changement climatique, du déplacement des métiers par l’intelligence artificielle à la montée des nationalismes, quelle sera la prochaine crise?

Ces circonstances exceptionnelles gravissimes nous invitent à réfléchir non seulement au sens de notre existence mais également à notre capacité à préserver ce à quoi nous tenons dans nos actuels modes de vie. Nous vivons un âge d’or technologique, mais le nouveau coronavirus fait vaciller nos certitudes… Et si notre confort et nos acquis n’étaient pas garantis à vie? Profitons de ce temps long pour y penser: que ferions-nous bien de changer dans l’organisation de nos existences individuelles pour garantir la meilleure résilience possible à nos enfants?


* Richard-Emmanuel Eastes, Responsable du centre de soutien à l’enseignement et à l’innovation pédagogique de la Haute Ecole spécialisée de Suisse Occidentale (HES-SO, Delémont) 

L’auteur tient un blog sur le site du «Temps»