Hexagone Express

Les Guignols partent, les sinistres restent

OPINION. L’adieu aux «Guignols de l’info» n’entérine pas seulement le naufrage éditorial de Canal+. Il confirme la normalisation affairiste de l’audiovisuel français

Prenons les paris: qui se souviendra encore, dans dix, vingt ou trente ans, des lamentables pitreries cathodiques de Cyril Hanouna, l’animateur chéri de l’empire télévisuel Bolloré? Allons plus loin: qui gardera un souvenir ému, en 2040, des répliques torturées de Christine Angot sur le plateau de On n’est pas couché, le rendez-vous hebdomadaire de Laurent Ruquier, promu baromètre de l’intelligentsia française? Osons la réponse. Pas grand monde. Personne peut-être. Alors que nous gardons tous en tête, trente ans après leur création en 1988, quelques répliques cultes des Guignols de l’info, avec leur galerie de personnages-marionnettes aux impitoyables dialogues.

Lire la chronique précédente: Emmanuel Macron, saint Louis et le syndrome Leonarda

Les Guignols ont, tout au long de leur existence sur Canal+, fait couler beaucoup d’encre. Ils ont, tour à tour, nourri le populisme, pilonné le politiquement correct, décrédibilisé la parole publique et transformé en héraut des acteurs comme Sylvester Stallone, caricaturé en avocat cynique de l’hyper-mondialisation capitaliste.

Les Guignols étaient naturellement injustes. La demi-mesure et la nuance n’étaient pas leur affaire. Mais cette salve d’humour au karcher disait, depuis trois décennies, quelque chose de la France. Comme Charlie Hebdo. Comme les dessinateurs Wolinski, Tignous ou Cabu, assassinés un sale jour de janvier 2015. Avec cette impertinence de Gavroche et cette capacité à transformer leurs marionnettes en vraies vedettes. A commencer par celle de Jacques Chirac…

Quand Bolloré tue les Guignols

Les Guignols sont morts vendredi 1er juin parce que Vincent Bolloré les a tués. Rien d’étonnant. Leur exécution ordinaire avait commencé en 2015, lors de la prise de contrôle de Canal+ par le magnat breton de la finance. On n’imaginait pas, il est vrai, ce catholique pratiquant habitué aux raids opaques de la finance en défenseur de cette écurie d’auteurs gauchistes, cachés derrière leurs marionnettes. Mais le vrai tueur des Guignols est Cyril Hanouna. L’homme pèse, dit-on, 50 millions d’euros par an pour son contrat avec C8, signé en 2016.

Son humour est à la hauteur de la ceinture. Son registre est celui de l’insulte sexiste et du bashing télévisuel en direct, devant des millions de téléspectateurs. Les Guignols pratiquaient l’embuscade. Ils brocardaient en snipers. Hanouna, et la direction financière des chaînes qui l’emploient, préfèrent le rire «grosse Bertha». Qu’importe la vanne, qu’importe la cible. Pourvu que les «fanzouzes» de Touche pas à mon poste gardent leur écran allumé pour la publicité.

Pourquoi rester coincés sur une chaîne cryptée qui s’évertue chaque jour un peu plus à renier son ADN d’impertinence?

Les funérailles annoncées des Guignols, qui disparaîtront de Canal+ en septembre, étaient à vrai dire prévisibles. Mieux: souhaitables. Pourquoi rester coincés sur une chaîne cryptée qui s’évertue chaque jour un peu plus à renier son ADN d’impertinence? La coïncidence de calendrier est éloquente. Cette semaine, la ministre française de la Culture, Françoise Nyssen, ex-patronne de l’éditeur Actes Sud, a lancé la première pierre d’une future réforme de l’audiovisuel public. Il sera question de regroupements, de refonte, de réorganisation. On parlera chiffres, dépenses, budget. La télévision «linéaire», concurrencée de plein fouet par internet, est en train de tomber aux abonnés absents de la créativité.

Tout comme la presse écrite abandonnée par la publicité – donc peu à peu par ses propriétaires –, elle est en train de perdre ses repères. Arte exceptée, les téléspectateurs préférés des chaînes sont aujourd’hui les fans de téléréalité, les personnes âgées scotchées devant leur TV et les amateurs de sports en attente des prochaines compétitions, dont les droits sont vendus à prix d’or aux enchères. Restent le cinéma et les séries. Et encore: la longueur d’avance de Netflix dans ce domaine est bien partie pour devenir abyssale.

La fin des dinosaures

Je n’ai pas de peine pour les Guignols. Je les comprends. Eux partis, seuls les sinistres demeurent. Il y a des moments où l’on ne peut plus rire. Où l’envie de se moquer de tout disparaît. Où l’ambiance «jupitérienne» ambiante chez Bolloré TV finit par vous ôter tout appétit pour la satire. Vincent Bolloré n’est pas en cause. Il taille, il réduit, il «streamline», il budgétise. L’époque a changé. Les Guignols avaient été rendus possibles par la prospérité. La richesse éhontée de Canal+ – merci le porno du samedi soir dans les années 90 – les avaient engendrés. Basta. L’argent, ces temps-ci, n’est plus une rigolade.

Dans la France d’Emmanuel Macron, celle où les milliardaires doivent se sentir «bien» et où les djihadistes vous censurent avec la mitraille de leurs kalachnikovs, les Guignols étaient des dinosaures. Seule survivent les aimables plaisanteries du Burger Quiz ressuscité et revisité par TMC (groupe TF1). Une survivance de notre préhistoire.

Publicité