Trois hommes ont contribué de façon décisive à la naissance de la Croix-Rouge et à l'adoption de la première Convention de Genève, du 22 août 1864: Henry Dunant (1828-1910), le génial visionnaire qui, le premier, dans Un Souvenir de Solferino, a proposé la création de sociétés de secours permanentes et l'adoption d'une convention protégeant les militaires blessés et tous ceux qui leur viennent en aide; le général Guillaume Henri Dufour (1787-1875), qui mit au service du projet de Dunant son immense prestige et le réseau de ses relations, notamment son ascendant sur Napoléon III, qui avait été son élève à l'Ecole militaire de Thoune; et Gustave Moynier (1826-1910), à qui revient dans une large mesure le mérite d'avoir converti le projet de Dunant en réalité.

Si de nombreux travaux ont été consacrés à retracer la vie d'Henry Dunant et celle du général Dufour, on ne disposait en revanche, jusqu'à la publication récente du beau livre de Jean de Senarclens, d'aucune biographie de Gustave Moynier, dont l'histoire n'a longtemps retenu que l'image réductrice des divergences qui l'opposaient à Dunant. Qui était en vérité Gustave Moynier?

Né à Genève en 1826 dans une famille de la bourgeoisie commerçante, il entreprend, pour complaire à son père et sans grande conviction, des études de droit qui le mèneront au brevet d'avocat puis au doctorat. Dispensé, grâce à un mariage fortuné, du souci de gagner sa vie, il se laisse porter, à 31 ans, à la présidence d'une société locale de bienfaisance, la Société genevoise d'utilité publique, à laquelle il ne va pas tarder à donner un nouveau souffle et dans laquelle il semble avoir trouvé une raison d'être. Lorsqu'il découvre, en automne 1862, Un Souvenir de Solferino, qui vient de sortir de presse, Moynier adhère sans réserve aux propositions de Dunant. Constatant que celui-ci s'est contenté de lancer deux idées géniales sans avoir identifié les moyens de les mettre en œuvre, Moynier va s'efforcer de les transformer en réalités. A cette fin, il propose, dans un premier temps, d'en saisir la Société genevoise d'utilité publique.

On connaît la suite. Sur proposition de Moynier, la Société accepte, à son corps défendant, de créer une commission de cinq membres – Dunant, Moynier, le général Dufour et les docteurs Appia et Maunoir – chargée de promouvoir le projet. C'est l'origine du Comité international de la Croix-Rouge. Ce comité convoque à son tour, en octobre 1863, une conférence internationale qui pose les bases de la Croix-Rouge. Une année plus tard, le gouvernement suisse, répondant à l'initiative du Comité international, convoque une conférence diplomatique qui adopte la première Convention de Genève. Durant ces années décisives, la collaboration entre Moynier et Dunant fait merveille, en dépit de différences de tempérament qu'il serait vain de passer sous silence.

En 1867, pourtant, Dunant est entraîné dans la faillite du Crédit Genevois, dont il est l'administrateur. Soucieux de préserver l'œuvre naissante de la Croix-Rouge du discrédit dans lequel est tombé son fondateur, Moynier contraint Dunant à démissionner de sa double qualité de membre et de secrétaire du Comité international. En raison de son grand âge, le général Dufour avait abandonné la présidence du Comité international en 1864 déjà, de sorte que Moynier se retrouve seul aux commandes de l'institution. Il y restera plus de quarante ans, de 1864 à 1910. La Croix-Rouge lui doit beaucoup. Ainsi, Moynier apparaît sans conteste comme l'un des principaux artisans des Conférences de 1863 et 1864. Avec Dunant, il rédigea les projets soumis à ces deux conférences; il présida la première et fut, dans une large mesure, la cheville ouvrière de la seconde. Il prit part aux six premières Conférences internationales de la Croix-Rouge et joua un rôle de premier plan lors de chacune d'elles.

Mais surtout, à travers ses contacts et sa correspondance assidue avec les présidents des Sociétés nationales de la Croix-Rouge, à travers les 129 circulaires du Comité international publiées de son vivant, à travers ses nombreuses publications et l'édition du Bulletin international des Sociétés de la Croix-Rouge, Moynier a su préserver – et parfois restaurer – l'unité d'un mouvement trop souvent déchiré par les tensions qui divisaient son époque et qui, sans lui, auraient eu cent fois l'occasion de voler en éclats.

Travailleur infatigable, Moynier s'est efforcé de maintenir le mouvement dans le droit fil du dessein originel et d'en rappeler les principes fondamentaux, condition essentielle de son unité, de sa cohésion et de sa capacité d'action.

Parallèlement, il n'a cessé de travailler au perfectionnement de la Convention de Genève, préparant une révision vingt fois repoussée, mais dont il eut pourtant la satisfaction de voir l'aboutissement avec l'adoption de la Cconvention révisée du 6 juillet 1906. Disons-le tout net: durant quarante ans, l'action du Comité international s'est largement confondue avec celle de son président.

Mais ses mérites ne s'arrêtent pas là. Profondément impressionné par l'arbitrage de l'Alabama, dont le tribunal, siégeant à Genève en 1872, avait résolu pacifiquement un litige qui avait conduit l'Empire britannique et les Etats-Unis au bord de la rupture, Moynier s'est convaincu de la possibilité de diminuer les risques de guerre en codifiant le droit international. Avec le juriste belge Rolin-Jaequemyns, il fonda l'Institut de droit international, qui réunit les juristes les plus réputés de son temps et contribua de façon décisive aux progrès du droit des gens.

Moynier prit fidèlement part aux travaux de l'Institut. C'est notamment à sa plume que l'on doit le projet de Manuel des lois et coutumes de la guerre sur terre, que l'Institut devait adopter à l'unanimité lors de sa session d'Oxford le 6 septembre 1880. Œuvre considérable, donc, et qui justifie pleinement les marques de reconnaissance que son temps n'a pas manqué de lui prodiguer.

En revanche, force est aussi de reconnaître que les qualités de Moynier ont dicté les limites de son action. Défenseur infatigable du projet originel de sociétés de secours aux militaires blessés, Moynier n'a pas entrevu les possibilités d'action de la Croix-Rouge en temps de paix. En dépit des initiatives prises lors de la guerre franco-allemande de 1870, il n'a pas davantage compris que l'assistance aux prisonniers de guerre constituait le prolongement naturel de l'œuvre de secours aux militaires blessés; enfin, il n'a pas compris que la part que le Comité international avait prise à l'élaboration de la Convention de Genève débouchait naturellement sur une action sur le terrain afin d'œuvrer au respect de la Convention et d'apporter protection et assistance aux victimes de la guerre. Sur le premier point, la seconde Conférence internationale de la Croix-Rouge, réunie à Berlin en 1869, devait passer outre à l'opposition de Moynier et décider de l'engagement de la Croix-Rouge en temps de paix, aussi bien qu'en temps de guerre. Sur les deux autres points le successeur qu'il avait lui-même désigné à la tête du Comité international, Gustave Ador, devait lancer la Croix-Rouge dans de nouvelles initiatives dès la disparition de Moynier.

De même, en soutenant les visées coloniales de la Belgique au Congo, Moynier a montré qu'il n'échappait pas aux préjugés et aux erreurs de son temps, et sans doute est-ce l'un des mérites de Jean de Senarclens que de n'avoir pas craint d'aborder ce chapitre ambigu de la vie de Moynier. Ces limites et ces errements ne doivent pas occulter les mérites de Moynier, qui sont immenses et que son époque a pleinement reconnus en lui dispensant généreusement distinctions et honneurs, auxquels il n'est d'ailleurs pas resté insensible. Outre de nombreuses décorations, il fut nommé docteur honoris causa de plusieurs universités et membre associé de l'Institut de France. En revanche, le respect universel dont il fut entouré de son vivant contraste avec l'oubli posthume dans lequel il glissa au fil des années qui suivirent son décès.

Sur ce plan tout au moins, on ne peut s'empêcher d'opposer le destin de Moynier à celui de Dunant, ruiné, brisé, exilé, paria durant plus de trente ans, dépossédé de l'œuvre dont il était le fondateur, enterré par ses contemporains bien avant son décès, mais qui fut honoré au soir de sa vie des plus hautes distinctions, notamment du premier Prix Nobel de la paix, et dont la popularité, depuis, n'a cessé de s'affirmer.

Notre propos, cependant, n'est pas d'opposer les deux hommes, mais de souligner leur étonnante et féconde complémentarité durant les années décisives de la fondation de la Croix-Rouge. Sans Dunant, l'idée géniale n'aurait jamais jailli. Sans Moynier, elle ne serait jamais devenue réalité.

En relevant cette complémentarité, le très bel ouvrage de Jean de Senarclens rétablit la vérité historique qu'une imagerie réductrice et trompeuse avait occultée; il le fait sans diminuer en aucune façon les mérites de l'un comme de l'autre. Ce livre, pour lequel Jean de Senarclens a bénéficié du fruit des recherches approfondies qu'André Durand, l'éminent historien du Comité international de la Croix-Rouge, a conduites durant de nombreuses années, est enrichi d'une belle iconographie, qu'une présentation particulièrement élégante et soignée met en valeur.

Quatre-vingt-dix ans après le décès de Gustave Moynier, cet ouvrage lui rend enfin justice et lui restitue la place éminente qui lui revient dans la fondation de la Croix-Rouge, l'adoption de la première Convention de Genève et la création de l'Institut de droit international.

«Gustave Moynier, Le bâtisseur», par Jean de Senarclens, Editions Slatkine, Genève, décembre 2000, 357 pages.

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