Dans un long entretien avec des journalistes, il y a huit ans, Guy-Olivier Segond évoquait la nécessité pour les cantons romands de collaborer davantage, notamment dans l'aménagement du territoire et la politique hospitalière. L'idée était si neuve qu'en boutade, le conseiller d'Etat genevois suggérait de «surtout n'en rien dire en période électorale, elle vous tuerait d'un coup l'imprudent». Huit ans, c'est court. L'imprudent Segond a perdu le vote sur la mise en réseau des hôpitaux universitaires de Genève et Lausanne. Mais, pendant ces trois mille jours, ces trois petits milliers de rotations de la Terre, les cantons romands se sont ouverts les uns aux autres. Leurs élus se rencontrent, se consultent, s'harmonisent parfois. Certains poussent le zèle jusqu'à les voir fusionner, à quoi les réticents répliquent par moult projets d'interconférences ou de multiparlements. C'est à qui collaborera le plus. En paroles en tout cas.

Au moment où Guy-Olivier Segond annonce qu'il ne se représentera pas pour un quatrième mandat, la tendance qu'il entrevoyait au premier s'est pleinement développée: les entités territoriales créées dans la logique de la société industrielle ne résistent pas telles quelles à la société de l'information et à la mondialisation des échanges. Elles ne disparaissent pas, loin de là, le conseiller d'Etat est bien placé pour le savoir, mais elles évoluent, cherchent l'air autrement, se lovent telles des amibes dans de nouvelles opportunités.

L'art de la politique est de pressentir ces mouvements pour les accompagner, leur faire la place, feindre peut-être de les contrôler. Genève a en Segond un artiste politique. Il laisse une œuvre qui est une suite cohérente de discours et d'actions tournés vers le désenclavement: de l'administration par rapport au citoyen, des dogmes par rapport à la science, des cantons les uns par rapport aux autres, de la Suisse par rapport à l'Europe. Il a perçu et favorisé ce qui modernise une société malgré elle. Ayant fait son petit bout de chemin, il s'en va, content de lui et de nous, Genève. On va se quitter bons amis, c'est sûr.

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