Les manifestations actuellement observées à travers l’Iran, pour les droits des femmes et contre la brutalité de la police religieuse des mœurs, mettent une fois de plus en lumière la classe dirigeante iranienne constituée par le clergé, et les pouvoirs semble-t-il sans
limite du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei.

La République islamique d’Iran présente un gouvernement à deux niveaux. Le premier, censé représenter la souveraineté du peuple, se compose d’un président à la tête d’un Etat hautement centralisé, d’un parlement chargé d’élaborer et de débattre des lois, ainsi que d’un pouvoir judiciaire qui examine et interprète ces lois. Le deuxième niveau, qui représente la souveraineté de Dieu, consiste en un seul homme: le guide suprême, ou faqîh.

Le faqîh exerce un monopole absolu sur le pouvoir étatique. Il nomme le chef de l’autorité judiciaire, et peut renvoyer le président à sa discrétion. Il est le commandant en chef des armées, et peut mettre son veto à n’importe quelle loi adoptée par le parlement. Cette fonction est à la fois anachronique et tout à fait unique, car elle permet d’institutionnaliser le contrôle clérical sur tous les aspects du gouvernement.

Elle est également hérétique. Loin d’être le fondement de l’islam chiite, comme le prétend le régime clérical iranien, le concept de faqîh ne représente ni le consensus historique ni l’opinion majoritaire actuelle de la pensée politique chiite. C’est une fonction créée de toutes pièces, concoctée par l’homme qui a été le premier à la revendiquer pour lui-même: l’ayatollah Rouhollah Khomeini.

Comme le christianisme, le chiisme est une religion messianique. La doctrine chiite postule que le monde temporel et toutes ses imperfections seront balayés un jour par l’apparition d’une figure connue sous le nom de mahdi, qui régnera un jour sur la Terre. En attendant son arrivée, tous les gouvernements sont temporaires et illégitimes, car tout exercice du pouvoir politique direct est considéré comme une usurpation de l’autorité divine du mahdi. C’est ainsi que pendant la plus grande partie de ces 1400 dernières années, le clergé chiite a refusé d’intervenir dans les affaires gouvernementales, préférant une position de quiétisme politique.

Certes, les plus importants ayatollahs iraniens se sont battus aux côtés des marchands et des jeunes intellectuels du pays pour créer le premier mouvement démocratique indigène du Moyen-Orient. La révolution constitutionnelle persane de 1906, comme on l’a ensuite appelée, a abouti à la création d’une Constitution progressiste garantissant les droits et libertés fondamentaux de tous les Persans, un parlement indépendant (l’Assemblée consultative nationale), la mise en place d’élections libres et une séparation claire des pouvoirs.

Mais cette révolution constitutionnelle fut de courte durée. En 1921, un coup d’Etat militaire soutenu par les Britanniques installait la dynastie des Pahlavi en Iran. La Constitution fut mise au rebut, le parlement défait et l’Etat est redevenu une dictature.

Les Pahlavi ont ensuite brutalement réprimé toute activité politique du clergé. Si quelques éminents religieux ont bien participé à la deuxième révolution iranienne du siècle, la révolution dite nationaliste de 1953, il a fallu attendre la troisième révolution iranienne, en 1979, pour que le clergé quitte les mosquées et entre au gouvernement.

Cette évolution doit tout à l’interprétation sans précédent de Khomeini autour du mahdi. Prenant le contre-pied de 14 siècles de doctrine chiite, il a fait valoir qu’en l’absence du mahdi – seul chef légitime du régime islamique – le pouvoir politique devait être placé entre les mains des représentants du mahdi sur Terre: le clergé. Autrement dit, plutôt que d’attendre le retour du mahdi à la fin des temps, qui aboutira à la société parfaite, le clergé doit pouvoir créer la société parfaite pour lui, afin précisément qu’il apparaisse. Khomeini appellera cette théorie le Valayat-e Faqih, la «tutelle du docte», le «gouvernement du juriste».

C’est une affirmation renversante, et une innovation religieuse majeure dans l’islam chiite. Khomeini ira toutefois encore plus loin, en faisant valoir que l’autorité politique devrait être confiée non pas à l’ensemble du clergé, mais à un seul chef religieux «suprême». Il insistera ensuite pour que l’autorité de ce guide suprême, suppléant du mahdi, soit identique non seulement à celle du mahdi mais, plus encore, à celle du prophète Mahomet lui-même. «Lorsqu’un mujtahid [un juriste qualifié] juste et instruit œuvre pour l’établissement et l’organisation du gouvernement», écrit Khomeini dans son traité Le gouvernement islamique, «il jouira des mêmes droits dans les affaires de la société que ceux du
Prophète».

Aucun religieux musulman n’avait jamais fait une proposition aussi saisissante. La notion selon laquelle un être humain pourrait jouir de la même autorité divine infaillible que celle du Prophète vient contredire plusieurs siècles de théologie islamique. Cette théorie apparaîtra si hérétique qu’elle sera immédiatement rejetée par quasiment tous les autres ayatollahs d’Iran, y compris par les supérieurs directs de Khomeini, les ayatollahs Boroujerdi et Shariatmadari, ainsi que presque tous les grands ayatollahs de Najaf, en Irak – cœur religieux de l’islam chiite.

Ce qui fait alors l’attrait de Khomeini, c’est sa capacité à formuler sa doctrine radicale en phase avec la rhétorique populiste de son époque. Une fois ses homologues réduits au silence par l’intimidation, et les masses pieuses d’Iran incitées à agir, Khomeini est libre de prendre le contrôle du gouvernement post-révolution. Avant que la plupart des Iraniens ne réalisent ce qu’ils ont accepté, il a déjà injecté son interprétation du Mahdi dans la politique, transformant l’Iran en République islamique, et s’autoproclamant tout premier faqîh du pays, son autorité temporelle et religieuse suprême.

Khomeini meurt en 1989, et la fonction de Faqîh est transmise à son successeur désigné, Ali Khamenei, sans grande opposition cléricale ou populaire. Alors que le faqîh est censé se démarquer comme le chef religieux le plus instruit d’Iran, Khamenei n’est à l’époque qu’un membre du clergé de niveau intermédiaire – pas même un ayatollah – aux références limitées. La fonction lui sera néanmoins confiée, en grande partie car presque toutes les autres figures d’autorité religieuse qualifiées en Iran – dont le premier choix de Khomeini à sa propre succession, le grand ayatollah Ali Montazeri – ont rejeté la doctrine du faqîh, qu’ils considèrent comme une aberration dans l’islam.

Beaucoup pensent que Khamenei, aujourd’hui âgé de 83 ans et en mauvaise santé, prépare son fils Mojtaba – religieux de rang encore moins élevé que lui à l’époque de sa désignation – à prendre sa succession au titre de guide suprême. Cela anéantirait le peu de légitimité religieuse qu’il reste encore à cette fonction, exposant le faqîh comme ce qu’il est réellement: un synonyme de shah. Si cela devait advenir, les manifestations qui en résulteraient pourraient être sans commune mesure avec celles que nous observons aujourd’hui. D’ores et déjà, l’un des chants le plus souvent entendus lors des manifestations actuelles énonce «Mojtaba, Bemiri, Rahbari ro Nabini» : «Mojtaba, nous te verrons mourir avant que tu ne deviennes notre guide».

*Reza Aslan, producteur nommé aux Emmy et Peabody, est professeur à l’Université de Californie, Riverside, et auteur, dernièrement, de «An American Martyr in Persia: The Epic Life and Tragic Death of Howard Baskerville» (W.W. Norton & Company, 2022).

Copyright: Project Syndicate, 2022.
Traduction LT/Project Syndicate
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