(in)culture

Haenel, Cimino et moi

Dans son roman «Tiens ferme ta couronne», Yannick Haenel imagine une rencontre entre un écrivain-scénariste et Michael Cimino. Mais ce Cimino de fiction ressemble-t-il au vrai Cimino?

Il y a des romans qui nous appellent, des romans dont on sait instantanément qu’on doit les lire. Ça a été le cas, pour moi, de Tiens ferme ta couronne. Et ce n’est pas parce qu’il a valu à Yannick Haenel le Prix Médicis, ni parce que Libération l’a présenté comme «plus beau roman de la rentrée» avant qu’une estimée collègue n’écrive dans Le Temps qu’il «porte haut le panache de la poésie comme moyen de résister». Si j’ai eu un irrépressible besoin de lire Tiens ferme ta couronne, c’est parce qu’il y est question de Michael Cimino.

Lire aussi:  Quand Yannick Haenel rencontre Michael Cimino

Décédé en juillet 2016, Cimino est un cinéaste de légende. Il n’a certes réalisé que sept longs-métrages entre 1974 et 2005, mais parmi eux on compte deux chefs-d’œuvre immarcescibles: Voyage au bout de l’enfer et La Porte du paradis, qu’on peut voir et revoir tant ce qu’ils racontent de l’Amérique est aussi profond que leur maîtrise esthétique est éblouissante. Cimino disait que ce qu’il y a de plus beau à filmer, ce sont les chevaux et les couples en train de danser. Il admirait par-dessus tout Ford, Visconti et Kurosawa, sa trinité à lui. Il avait la nostalgie d’un âge d’or qu’il n’a juste pas connu.

J’ai donc lu Tiens ferme ta couronne. Parce que j’admire l’Américain, mais aussi parce que, comme le héros du roman d’Haenel, qui voit en lui le seul cinéaste à même de mettre en images le scénario fleuve qu’il a écrit sur Herman Melville, j’ai eu la chance de le rencontrer. Mieux, j’ai eu le privilège de gagner sa confiance. Après une première interview qu’il avait appréciée, il m’avait en effet demandé d’enregistrer avec lui un entretien audio pour une réédition DVD du Canardeur, avant de me confier la modération de la masterclass qu’il a donnée au Locarno Festival un an avant sa mort.

Ayant partagé quelques repas avec lui, j’ai forcément eu envie de voir comment Haenel le présentait. Quel plaisir, dès lors, de voir le romancier en parler comme du «dernier grand metteur en scène américain», «le seul peut-être a avoir porté […] un monde qui était à lui seul une expérience». Alors oui, lorsqu’il lui fait boire de la vodka, j’ai souri. Cimino était devenu sur la fin de sa vie un ascète, ne finissant jamais le verre de vin qui accompagnait le plat de pâtes qu’il ne terminait pas non plus. Par contre, lorsque le Français le met en scène en train de raconter un film qu’il ne tournera jamais, «un film sans écran», il s’agit là d’une des plus belles choses que j’aie lue sur lui.

Lire également:  Michael Cimino frappe à la Porte du Paradis

Cimino a peu tourné, mais il avait mille projets. Haenel parle de son envie d’adapter La Condition humaine, de Malraux. Lorsque je lui avais demandé si un de ses scénarios allait un jour devenir film, il m’avait répondu: «Allez dans une église ou un temple et priez!» Il savait qu’il ne tournerait plus. C’est ce que dit Haenel entre les lignes. Je ne sais pas s’il a lui-même rencontré Cimino, mais en tout cas, il l’a compris.


Les dernières chroniques (in) culture

Publicité