Un informe tas de ruines. Quand les caméras sont arrivées jeudi dans le village de Hibhib, c'est ce qu'elles ont montré de la maison dans laquelle Abou Moussab al-Zarqaoui a trouvé la mort sous deux bombes. Mais, devant les objectifs, il y avait aussi des gens. Des voisins qui récupéraient parmi les gravats des chaussures de bébé, un ours en peluche, des pièces d'habits. Ils les présentaient, muets, puis les arrangeaient sur le sol, comme un dérisoire mausolée.

Pendant qu'une majorité d'Américains se rassurait, sans jubilation, à l'idée que l'un des hommes les plus haineux contre eux n'était plus, une bonne partie du monde (et aux Etats-Unis aussi) voyait cette scène avec d'autres yeux. Ne parlez pas d'Al-Qaida, semblaient dire ceux de Hibhib: des innocents viennent d'être tués.

Il n'y a pas des salauds et des justes. Mais deux regards qui s'affrontent. D'un côté la puissance qui sait détruire, de l'autre un dénuement qui implore. Ça dure depuis longtemps.

Oussama ben Laden et les siens ont construit Al-Qaida et déchaîné leur violence sur cette impuissance, bien avant cette guerre. Leur combat contre l'Occident, pour tirer le monde musulman de son abaissement, a commencé au moment où les Etats-Unis mettaient le plus d'énergie à tenter d'engager le Proche-Orient sur la voie d'un arrangement pacifique.

Il y fallait des concessions. Il y en eut peu, et l'islam radical n'en voulait aucune. Il y fallait un engagement sans relâche: à Washington, il s'est évaporé. Et le 11 septembre a engagé les Etats-Unis dans une pure voie de force qui montre ses limites.

Le tableau est aujourd'hui effrayant. La puissance des armes a fortifié le front du refus dans tout l'espace de l'islam, y compris hors de son aire traditionnelle: c'est même là qu'il trouve, dans le déracinement, ses volontaires les plus acharnés. On l'a vu à Madrid, on l'a vu à Londres. Maintenant au Canada, et en Suisse.

En fait, le combat se livre autant à l'intérieur de l'islam que contre un ennemi extérieur. Les Irakiens qui ramassent dans les ruines des chaussures d'enfant sont spontanément solidaires des djihadistes. Mais, en même temps, ils ne veulent pas du régime dont rêve Al-Qaida. La force armée ne les aidera jamais à faire le choix de la tolérance.

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