Il était certes très contesté, mais qui a assassiné le président Jovenel Moïse? se demande ce matin l’Agence France-Presse. Quatre «mercenaires» ont été tués et deux autres arrêtés selon la police après cet événement qui a choqué Haïti et la communauté internationale et menace de déstabiliser davantage un pays déjà fragile. Mais aucune information n’a pour l’instant filtré sur l’identité ou les motivations de ses auteurs, dit le New York Times.

Selon le premier ministre par intérim, Claude Joseph, les assaillants étaient «des étrangers qui parlaient l’anglais et l’espagnol». Selon l’ambassadeur haïtien aux Etats-Unis, le commando était composé de mercenaires «professionnels» s’étant fait passer pour des responsables de l’agence américaine antidrogue. Et le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, a assuré Claude Joseph, lors d’un appel téléphonique, de cet «engagement» des Etats-Unis:

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Le président américain, Joe Biden, a pour sa part condamné un «acte odieux» et l’Union européenne s’est inquiétée d’une «spirale de violence». Le Conseil de sécurité de l’ONU, qui se réunira en urgence jeudi, a réclamé que les auteurs de l’assassinat «soient rapidement traduits en justice».

En attendant, toutes les activités ont été paralysées à Port-au-Prince et dans les villes de province. C’est que, «étant le chef du gouvernement toujours en fonction», Claude Joseph, désormais… président «de facto», a réuni le Conseil supérieur de la police nationale et «décidé de déclarer l’état de siège sur tout le pays», selon le quotidien Le Nouvelliste, cité par Courrier international. Claude Joseph, poursuit le média de Port-au-Prince, a tenu par la même occasion à «rassurer la population sur le fait que la situation est sous contrôle tout en appelant au calme».

Mais la situation s’avère plus compliquée, car «nommé premier ministre le 5 juillet environ vingt-quatre heures avant l’assassinat de Jovenel Moïse, le Dr Ariel Henry n’a pas eu le temps de former son gouvernement ni d’entrer en fonction. Aujourd’hui, il se retrouve sur le banc de touche. Cependant, il revendique son droit de diriger la primature.» Mais il est prudent: «Je ne veux pas mettre de l’huile sur le feu, dit-il. Il faut éviter autant que faire se peu que le pays s’enflamme», a-t-il avancé d’entrée de jeu dans une interview donnée mercredi au Nouvelliste.

Bernadette, 44 ans, a décrit la nouvelle comme «un autre tremblement de terre en Haïti» après celui, dévastateur, de 2010. Jacquelyn, un quinquagénaire haïtien habitant Carrefour, dans la banlieue de Port-au-Prince, s’interrogeait sur les motivations des auteurs: «Qui a intérêt à assassiner Jovenel Moïse? Ça, on ne le saura jamais», a-t-il lâché.

«Le pays risque de s’enfoncer dans une crise politique et sécuritaire», redoute aussi Christophe Wargny, spécialiste du pays et auteur d’Haïti n’existe pas (Ed. Autrement), interrogé par La Liberté de Fribourg. «Il va de toute façon y avoir des élections et l’opposition pourrait les gagner, croit-il. Mais il est difficile de dire au vu des multiples partis de cette opposition s’ils sont capables de reconstruire l’unité du pays. Il y a des individus qui ont les épaules pour se présenter»…

… Mais de là à prendre le leadership et à consolider un Etat fragile, c’est autre chose. J’imagine une période de transition qui risque de durer

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«La violence politique s’inscrit dans l’histoire du pays», selon France Info Martinique, mais la disparition d’un président très polarisant et qui attisait la violence peut-elle permettre de repartir sur de meilleures bases? «Dans ce pays, on a tendance au pessimisme, répond Wargny. Mais il est vrai que le bilan de Jovenel Moïse est très négatif. C’était un président corrompu et dangereux pour la démocratie. Si Haïti est privé de parlement depuis 2020, il en porte en partie la responsabilité.»

De plus, «la façon dont il a été élu en 2016, lors d’un scrutin annulé pour fraude, donne lieu à deux interprétations: il devait achever son premier mandat le 7 février dernier, aux yeux des opposants et d’une partie de la société civile, ou le 7 février 2022, selon ses partisans.» Et puis, «Jovenel Moïse a aussi fait fort en matière de corruption. […] Le scandale PetroCaribe en est le meilleur exemple. Haïti importait du pétrole vénézuélien et le Venezuela finançait en contrepartie des projets de développement en Haïti»…

… Sur la somme de 3 milliards de dollars, deux tiers ont été siphonnés par de faux projets liés à Jovenel Moïse

Christophe Wargny

Jovenel pouvait aussi compter sur l’aide d’une centaine de gangs (photo ci-dessous). Avec eux, «il a terrorisé la population qui lui était opposée. Il y a près de deux ans, des manifestations en faveur de la démocratie ont émergé dans le pays, comme au Chili ou au Liban, avant que la pandémie de Covid-19 n’arrête le mouvement. Le président a utilisé la violence pour intimider les manifestants et s’en prendre aux quartiers qui lui sont hostiles. Il y a eu des maltraitances, des tortures, des assassinats. Ces gangs sont finalement devenus son bras armé pour l’aider à se maintenir au pouvoir.»

Une version contemporaine des Tontons Macoutes, en somme, ces Volontaires de la sécurité nationale qui formaient une milice paramilitaire créée à la suite d’un attentat contre le président François Duvalier (le fameux «Papa Doc») en 1958 et inspirée des milices fascistes. «Sorti de trente ans de dictature des Duvalier père et fils (1957-1986), ajoute Ouest-France, Haïti a enchaîné les catastrophes. Elle ne s’est jamais remise du séisme de 2010, qui a fait 200 000 morts et 1,5 million de sans-abri. D’autant que les sinistrés n’ont quasiment rien vu des milliards d’euros d’aide internationale.»

«Deux balles dans la tête, cinq dans la poitrine. Le 29 juin, raconte encore le média de Rennes, la militante des droits humains Antoinette Duclaire, 33 ans, est morte alors qu’elle circulait en voiture. Idem pour le journaliste Diego Charles et pour 20 autres personnes, tuées en pleine rue. Une nuit d’horreur presque habituelle en Haïti. Selon l’ONU, depuis le 1er juin, près de 13 000 personnes ont fui leurs logements pour échapper aux violences.»

Ces gangs «ont profité du vide politique des derniers mois pour étendre encore leurs territoires, donnant lieu à des scènes hallucinantes. Comme lors de l’évasion de 400 prisonniers, en février. La moitié des fuyards court toujours… […] Comme si cela ne suffisait pas… Dépouillés par un pouvoir corrompu, les 11,5 millions de Haïtiens ont enchaîné avec une épidémie de choléra (10 000 morts), introduite par des Casques bleus népalais. Puis avec l’ouragan Matthew en 2016 (500 morts et des dégâts vertigineux).»

Comment faire?

En tout cas, à cet assassinat, «on s’y attendait», a expliqué le policier retraité Dominique Corneau à TVA Nouvelles, au Canada. «En Haïti, c’est politiquement instable. Ç’a toujours été ça. […] Pis nous, on n’entrevoit pas de changements dans un avenir rapproché. […] Il faudrait qu’il y ait un petit groupe de pays qui se mettent ensemble, prennent le contrôle de ce pays, remettent de l’ordre et ensuite qu’ils redonnent le pouvoir tranquillement aux Haïtiens qui sont corrects»…

… Des personnes honnêtes, brillantes et instruites, il y en a, là


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