Plusieurs gouvernements européens renvoient de force des Roms vers le Kosovo alors même que les conditions sur place ne sont pas propices à leur réintégration durable. D’après les statistiques des Nations unies, plus de 2600 personnes ont ainsi été renvoyées de pays européens en 2009, dont 547 de Suisse. Les autres pays les plus concernés sont la Suède (589), l’Allemagne (530) et l’Autriche (210). Les Roms, qui représentent une importante proportion de ces expulsés, ont dû faire face à des problèmes particuliers une fois rentrés.

D’après mes informations, des dispositions sont actuellement prises par plusieurs pays pour augmenter les taux d’expulsion. Or, après une visite sur place en mars 2009, j’ai fait paraître un rapport qui conclut que le Kosovo ne possède pas les infrastructures nécessaires à une réintégration durable des réfugiés renvoyés et encore moins des Roms.

Une nouvelle visite, mi-février, m’a convaincu que la situation n’avait pas changé. Sur le territoire du Kosovo même, il reste encore environ 20 000 personnes déplacées qui, depuis 1999, n’ont pas pu se réinstaller là où elles vivaient auparavant. La scolarisation des enfants dans des langues minoritaires est pratiquement impossible. De plus, avec un taux de chômage d’environ 50%, il n’est tout simplement pas possible à ce jour d’offrir des conditions de vie humaines aux rapatriés.

La stratégie de réintégration adoptée par les autorités de Pristina n’est pas mise en œuvre. Non seulement les responsables au niveau municipal ne savent pas ce qu’ils doivent faire, mais il n’y a même pas de budget.

Et pourtant, des pressions ont été exercées sur le Kosovo pour qu’il signe des accords de réadmission avec plusieurs pays, dont la Suisse. Les rapports entre les autorités du Kosovo et les gouvernements européens ne sont pas égalitaires, ils sont même très déséquilibrés. Lorsqu’on leur demande d’accueillir des personnes expulsées en contrepartie de la libéralisation du processus d’octroi des visas ou autres avantages, les autorités de Pristina doivent plier et le sort des réfugiés passe au second plan.

Cela soulève des interrogations sur les accords de réadmission que demandent dorénavant les gouvernements européens. A mon avis, pour le moment, seuls les retours volontaires – vraiment volontaires – devraient se poursuivre.

Il est particulièrement préoccupant de constater que des Roms qui ont été renvoyés de force par des pays européens se sont retrouvés dans les camps contaminés par le plomb de Cesmin Lug et d’Osterode, au nord de Mitrovica. J’ai en effet été informé que, récemment, quelques familles expulsées se sont finalement retrouvées dans ces camps.

Les camps roms se situent près de la mine de plomb – aujourd’hui fermée – de Trepca. Une poussière grise mortelle venant des terrils s’abat continuellement sur le camp et les déchets de plomb toxiques empoisonnent les familles jour après jour, comme jamais auparavant. Ce phénomène a atteint une ampleur jamais vue. Le plomb, qui retarde la croissance des enfants, peut causer des dommages cérébraux irréversibles. Il faut évacuer immédiatement les habitants des camps et les placer sous traitement médical intensif.

L’installation «provisoire» dans les camps toxiques juste après le conflit devait durer 45 jours. Dix ans après, les gens sont toujours là.

Bien que des plans de relogement des habitants des camps dans un environnement moins dangereux aient enfin vu le jour, les familles roms et askhalis qui vivent là ont à tout prix besoin d’être secourues et soignées au plus vite. Rien ne justifie qu’elles attendent plus longtemps.

Les propositions de relogement devront tenir compte des craintes de ces familles pour leur propre sécurité, elles qui ont été chassées en 1999 et ne l’ont pas oublié. De plus, elles s’inquiètent de savoir si leurs enfants pourront être scolarisés dans une langue qu’ils comprennent. Naturellement, il importe aussi qu’elles aient la possibilité de trouver un travail. Ce devrait être la priorité, y compris pour la communauté internationale qui est en partie responsable de la crise actuelle.

La politique de retour est inhumaine. Elle est en outre particulièrement injuste envers les enfants dont beaucoup sont expulsés du pays même où ils sont nés et ont grandi. Parmi ceux que j’ai rencontrés, certains considéraient le pays d’accueil et sa langue comme leur propre pays et leur langue maternelle. Tous veulent y retourner.

La politique de retour ne produit pas non plus l’effet recherché puisque pas moins de 70 à 75% des personnes renvoyées de force au Kosovo n’ont pas pu s’y réintégrer et ont gagné une autre destination ou sont retournées, via des filières clandestines, dans les pays qui les avaient expulsés.

Les Etats européens, qui dépensent actuellement des sommes considérables pour renvoyer les Roms au Kosovo, feraient un meilleur usage de cet argent en finançant des mesures d’insertion sociale de ces personnes.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.