Opinion

Hani Ramadan et l’école

Les protestations soulevées par l’intervention de Hani Ramadan devant une classe doivent être l’occasion de le rappeler: la liberté de conscience ne peut servir de prétexte pour s’émanciper de l’émancipation, dit Jean Romain, philosophe

L’affaire serait banale si elle n’impliquait Hani Ramadan et si elle ne tombait à la pointe de nos actuelles discussions sur la laïcité. La période est délicate. En effet, face au retour en force des prétentions religieuses sur le domaine public et de l’islamisme sur le devant de la scène, pas moins de trois projets de loi sont étudiés pour légiférer sur le sujet dans notre République.

La laïcité! Une loi qui exige que l’Etat reste neutre dans les affaires religieuses afin de garantir à tous, y compris aux athées, la liberté de conscience. Nul besoin de brouiller les cartes ni d’assortir cette laïcité d’un adjectif: ouverte, fermée, permissive, tolérante, positive.

Mais à force de demeurer floues sur leur application, les choses élémentaires se sont compliquées à Genève. Même les serviteurs de l’Etat ne savent pas bien de quoi il s’agit; on invite au débotté des prédicateurs qui n’attendent que ça pour reconquérir un territoire perdu et duquel ils se sont fait chasser. Cette enseignante, peu au fait du monde qui l’entoure, a commis une faute professionnelle, sans doute par ignorance.

Un acte hautement politique

Mais, malgré elle, c’est un acte hautement politique. Et c’est là que le débat blesse! Le canton de Genève a une loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais son application approximative (par exemple on permet les signes convictionnels pour les élèves; la Ville n’est pas claire sur le port du foulard pour ses employées en contact avec le public) donne le sentiment que tout le monde a raison dans son interprétation personnelle ou dans son ignorance de la laïcité. Lorsqu’on enseigne à des élèves, on peut parfois se tromper, mais il est essentiel d’être au fait des aspects structuraux de notre société puisqu’on prétend les enseigner! Rien n’est jamais acquis.

De l’autre côté, bien des religions et des sectes se pressent à la porte de nos écoles et sont à l’affût de la moindre fissure pour y glisser un coin. Une personnalité musulmane m’affirmait sans rire que nulle autre religion que la sienne n’était plus ouverte à la laïcité. C’est que la loi sur la laïcité est devenue si aléatoire que chacun revendique de recoloniser pour son propre compte le domaine public.

Ne pas s’émanciper de l’émancipation

Le piège: au nom même de la liberté de conscience, on prétend avoir droit d’occuper la sphère publique pour assurer cette liberté. Ainsi, en utilisant le langage même de ce qu’on veut détruire, on revendique de s’émanciper de l’émancipation. Et puisque ce discours sonne comme celui de l’ouverture, de la tolérance, alors même qu’il est celui du plus crasse obscurantisme, de naïfs amis de la liberté se laissent gruger. C’est peut-être le cas de cette enseignante.

Enfin, la vision de la femme-perle à dérober aux regards concupiscents sinon elle passe de main en main comme une pièce de monnaie ne peut qu’offusquer. Cela signifie que puisque les femmes de chez nous ne sont pas voilées elles sont donc disponibles pour tous! L’ampleur de cette injure faite non seulement aux femmes mais à toute une société a de quoi soulever des haut-le-cœur.

Il n’est pas admissible qu’on offre une tribune scolaire à de pareils propos. Revenons sur terre: en démocratie, la libération de la femme est due à la sécularisation de la société donc à l’avance de la laïcisation. Les prétentions actuelles ne sont pas toutes aussi lisibles que les gros coups de boutoir des islamistes, elles prennent des formes plus insidieuses: avec l’aide même de ceux qui prônent le multiculturalisme, l’idée s’est répandue dans les milieux branchés et islamo-gauchistes que toutes les affirmations convictionnelles sont légitimes, y compris les plus fondamentalistes. Liberté à chacun! Mais ce ne sera pas la première fois qu’on tente ainsi de faire passer l’antiféminisme pour du féminisme.

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