Editorial

Harcèlement: une parole puissante et fragile

EDITORIAL. Pour que le harcèlement ne retombe pas dans la normalité, l’oreille doit se tendre encore

Mercredi 29 novembre, Le Temps révélait que Yannick Buttet (VS/PDC) était visé par une plainte pénale en Valais, après avoir été interpellé dans le jardin d’une femme avec laquelle il avait entretenu une affaire extraconjugale, dans la nuit du 18 au 19 novembre. Plusieurs élues et journalistes évoquaient également dans nos pages un comportement inapproprié du conseiller national à Berne. Ce dernier a été suspendu jeudi 30 novembre au matin de la vice-présidence du Parti démocrate-chrétien suisse.

A ce sujet:

Il y a des raisons de se réjouir, paradoxalement, de cette déferlante de témoignages de harcèlements et d’abus. D’abord parce que la Suisse n’est pas une forteresse: l’omerta se fissure ici aussi, jusqu’au parlement, sur des comportements qui semblaient aller de soi.

Cette lame de fond est le signe d’un changement sociétal. Au cours des dernières décennies, les femmes sont arrivées en masse dans la sphère publique, dans les entreprises ou les parlements. Ce qu’elles revendiquent, en dénonçant des attitudes qui vont du paternalisme candide à l’agression pénalement répréhensible, c’est le droit d’être traitées en égales de leurs collègues masculins, sur leur place de travail ou dans l’exercice du pouvoir. Celui, aussi, de vivre en sécurité.

La parole se libère parce que les femmes comprennent qu’elles ne sont pas seules. Mais aussi parce qu’elles se savent écoutées. Plutôt qu’à la montée d’une «armée de victimes», on assiste à l’expression publique du ras-le-bol de femmes et d’hommes qui souhaitent faire sauter les vieux carcans. Mains aux fesses, blagues sexistes, propos dénigrants: qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’anecdotes marginales, mais de l’expression de relations de domination délétères. En parlant, les femmes n’attaquent pas les hommes, elles dénoncent des mœurs qui empoisonnent les rapports entre les sexes. D’ailleurs, elles livrent avant tout des récits, pas des noms.

Trouver des solutions

Cette parole «libérée» est fragile. Comme souvent lorsqu’un ancien régime vacille sous les coups de boutoir, il se recroqueville et contre-attaque. Ce sont les nuances, les excuses – l’alcool, une crise conjugale – que l’on brandit pour atténuer, pour justifier qu’un élu reste en place, malgré des atteintes graves et un double discours intenable. Ou encore cette idée qui ressurgit d’un mâle forcément poussé à déraper par sa nature «testostéronée» (comme si les femmes n’avaient pas elles aussi des pulsions). Aurait-on idée de justifier un passage à tabac par un besoin meurtrier irrépressible?

Pour que le soufflé ne retombe pas, l’oreille doit se tendre encore. Cette déferlante est une chance, il faut la saisir et continuer à en parler. Pas seulement autour de la dinde de Noël et sur les réseaux sociaux. Mais dans les entreprises, les médias, les écoles, les lieux de pouvoir. Ainsi, espérons-le, pourra-t-on passer à la prochaine étape: trouver des solutions.

Dossier L'affaire Yannick Buttet

Dossier Harcèlement et agression sexuels, la loi du silence

Publicité