Haro sur les banques suisses: «Le Zorro nouveau est arrivé»

Michael Wyler, membre de la Direction générale de l'Union Bancaire Privée, commente le livre que Sylvain Besson publie ces jours-ci sur le secret bancaire et les paradis fiscaux, dont nous avons rendu compte mercredi 2 octobre. Il en déplore le ton et la méthode, tout en reconnaissant la nécessité de vigilance publique dans ce domaine

Il faut arriver à la page 76 de l'ouvrage que Sylvain Besson, journaliste au Temps, vient de publier, L'Argent secret des paradis fiscaux pour comprendre la mission dont il semble s'être saisi. Citant une phrase de Jean Ziegler sur «l'oligarchie financière», il précise que si sur le fond, Ziegler a raison, «le vocabulaire marxisant de l'essayiste a vieilli». Ainsi, avec quelques semaines d'avance sur le beaujolais nouveau, c'est le Zorro nouveau, un produit tout aussi «marketing», qui nous parvient.

Né en 1970 – la grande époque de Ziegler – Besson prend la relève, mettant sa plume au service de la noble cause qui consiste à dénoncer, à fustiger et à clouer au pilori les oligarques, ploutocrates et autres «arques», c'est-à-dire les «politiciens corrompus, dirigeants d'entreprise, héritiers, vedettes ou mafieux» qui font la fortune de la Suisse et de ses banquiers.

Ne reculant devant aucun cliché, évoquant sans rougir «l'internationale des capitaux en fuite», les «castes bancaires» et les «lobby puissants», Sylvain Besson nous révèle qu'«ouvrir un compte en Suisse, c'est se constituer une réserve d'argent… dont personne ne connaîtra jamais l'existence». Pourquoi? Parce que la Suisse fait obstacle à l'abolition du secret bancaire au niveau international, «s'accrochant obstinément» à cette relique du passé.

Dans un style très «j'étais-caché-sous-la-table-j'ai-tout-vu», Besson nous décrit ces banques privées qui «disposent dans leurs murs d'équipes de cuisiniers qui peuvent servir à tout moment des repas fins dans la vaisselle de porcelaine». Il nous parle de ces huissiers qui accompagnent les visiteurs et qui «marchent d'un pas rapide pour minimiser le risque de contacts entre clients», sans oublier de préciser que «dans les couloirs silencieux, on ne croise que des huissiers et des portes de coffre-fort».

Certaines de ses descriptions, telles que celle des coffres de la banque Pictet «si pleins d'argent amené par des Français effrayés par le gouvernement socialiste que les employés avaient du mal à les fermer le soir» méritent de figurer au Livre Guinness des Records de Ridicule. D'autres, comme «même les boîtes aux lettres débordaient d'enveloppes amenées nuitamment par des épargnants français paniqués», sont des morceaux d'anthologie qui nous ont déjà été servis il y a vingt ans…

On le voit, rien ne résiste à la fougue du jeune Besson qui, manifestement pressé de publier son livre, commet parfois des erreurs factuelles grossières, comme par exemple lorsqu'il explique que «selon un calcul couramment utilisé dans le monde de la gestion, chaque million déposé par

la clientèle rapporte environ 50 000 francs de bénéfices par an à la banque». Il y a là un zéro de trop, mais je crains qu'il soit dû à l'ignorance de l'auteur et non à l'oubli d'un correcteur. L'ouvrage de Besson regorge d'autres inexactitudes qu'il serait lassant de relever toutes, mais qui laissent penser que comme «l'essayiste au vocabulaire marxisant», Besson s'intéresse moins aux faits qu'à sa propre opinion et, qu'à l'instar d'un mauvais juge d'instruction, il ne cherche qu'à prouver la culpabilité de son suspect favori plutôt que d'aller à la recherche de la vérité.

En fin d'ouvrage, Besson remercie Roger de Diesbach (actuellement rédacteur en chef de La Liberté), pour lui avoir donné l'idée de faire du journalisme. Il n'a hélas hérité ni de l'honnêteté intellectuelle ni du talent de son mentor. On peut le regretter, car Besson s'est donné beaucoup de peine et son livre regorge d'informations historiquement intéressantes. Je dis historiquement, car Besson consacre bien des pages à des affaires qui datent d'une époque où la législation suisse en matière de lutte contre la criminalité économique n'était pas encore ce qu'elle est aujourd'hui, et par ailleurs largement commentées dans les médias suisses ces dernières années.

Il est inutile de s'enfoncer la tête dans le sable: le comportement de certaines banques et de certains banquiers, avocats ou fiduciaires est loin d'être au-dessus de tout soupçon, même aujourd'hui. Mais n'est pas Bertossa qui veut, et la cause que défend Besson me paraît desservie par l'absence de rigueur intellectuelle et la présence de descriptions mélodramatiques qui ne font rien pour la crédibilité de ce livre. Le titre de l'ouvrage est déjà à la limite d'une escroquerie intellectuelle. Car Besson ne traite pas de «l'argent secret des paradis fiscaux», mais de la Suisse, un pays qui occupe 75% des pages du livre. C'est regrettable, car Besson aurait sans doute eu des choses à dire sur la problématique des vrais paradis fiscaux, notamment ceux sous contrôle de nos bons amis britanniques, français, monégasques et autres néerlandais.

Si dragon il y a – pour Besson, toutes les banques de notre pays sont complices –, il y a aussi, dieu merci, un saint Georges, prêt à le terrasser: la presse. En effet, nous affirme Besson, «en Suisse, le principal défi à la toute-puissance des banques vient de la presse… les journaux les plus lus du pays tirant à boulet rouge sur le secret bancaire». C'est cocasse et en même temps très instructif. Cocasse, parce que Besson est employé par un quotidien héritier partiel du Journal de Genève et donc proche des milieux bancaires, et instructif, parce qu'il prouve qu'en Suisse la liberté rédactionnelle n'est pas un vain mot. En somme, Besson rend un mauvais service à une cause à laquelle nous pouvons tous adhérer. Car il est indéniable que la très vaste majorité des acteurs de la place financière suisse, qu'ils soient banquiers, avocats, gestionnaires indépendants ou fiduciaires, sont et souhaitent que cette place soit un exemple d'intégrité et d'efficacité. Après tout, ce sont là nos meilleurs arguments de vente.

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