Opinion

Haro sur le service civil!

OPINION. Au lieu de se demander pourquoi tant de citoyens se refusent à porter l’uniforme, on va entraver l’accès au service civil, qui se porte bien, afin de contraindre des jeunes gens qui n’en veulent pas à rejoindre les rangs de l’armée, déplore François Bugnion suite à l’annonce récente du Conseil fédéral

«Vous vous êtes cassé le pied droit, on va vous plâtrer le pied gauche», c’est en deux mots la thérapie que propose le Conseil fédéral pour répondre au fait qu’un nombre croissant de jeunes gens rechignent à s’acquitter de leurs obligations militaires. Au lieu de s’attaquer au mal à sa racine et de se demander pourquoi tant de citoyens de ce pays se refusent à porter l’uniforme, on va entraver l’accès au service civil, qui se porte bien – merci pour lui –, afin de contraindre des jeunes gens qui n’en veulent pas à rejoindre les rangs de l’armée.

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D’autres que moi connaissent les causes de ce malaise, mais une chose saute aux yeux: au cours des dix dernières années, la Suisse a eu le douteux privilège d’avoir à la tête du Département de la défense deux conseillers fédéraux – MM. Ueli Maurer et Guy Parmelin – également incapables d’expliquer au peuple et aux conscrits pourquoi le pays a besoin d’une armée.

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Démonstration d’inaptitude

Que l’on pense au terrorisme, à la menace nucléaire, à la guerre cybernétique, à la montée des nationalismes, à la guerre économique entre les Etats-Unis et la Chine ou à la reprise de la course aux armements stratégiques, les menaces sont globales et, pour la Suisse, les réponses ne peuvent être trouvées qu’en prenant en compte la dimension européenne. Toutefois, en raison de leur appartenance politique, MM. Maurer et Parmelin se seraient fait arracher la langue plutôt que de reconnaître que la défense de la Suisse doit tenir compte de la position du pays au cœur de l’Europe et du fait que l’Allemagne et la France font partie de la même organisation économique – l’Union européenne –, de la même alliance militaire – l’OTAN – et de la même union monétaire – la zone euro. On ne peut pas continuer indéfiniment à citer l’exemple de Guillaume Tell, les précédents de 14-18 et de 39-45 et les vertus des sociétés de tir.

Comment veut-on dans ces conditions que les jeunes suisses aient envie de servir sous l’uniforme?

Si M. Maurer a bu la tasse à propos du Gripen, ce n’est pas parce que les Suisses ont pensé que cet avion était mauvais ou qu’il coûtait trop cher. C’est parce que personne n’a su leur expliquer pourquoi nous en avions besoin. Quant à M. Parmelin, après avoir proclamé haut et fort qu’il reprenait ce dossier au point de départ, il a courageusement refilé la patate chaude à Mme Viola Amherd qui, en tant que nouvelle venue au Conseil fédéral, ne pouvait refuser ce cadeau.

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Pour faire bon poids, nos forces aériennes ont fait le 17 février 2014 la démonstration de leur inaptitude au combat en se révélant incapables d’escorter un avion civil éthiopien qui avait été détourné sur l’aéroport de Genève-Cointrin. Désolé. C’était en dehors des heures de travail de nos pilotes. En définitive, le Boeing 767-300 d’Ethiopian Airlines a été pris en charge par des avions militaires italiens, puis français, y compris dans notre espace aérien. Bien utile d’avoir des F/A-18 s’ils ne peuvent décoller entre midi et 14 heures.

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Je ne voudrais pas être à leur place

Enfin, on apprend maintenant que la Société suisse des officiers (SSO) soutient un référendum dirigé contre l’Accord de Schengen, l’un des piliers de notre sécurité. Comment veut-on dans ces conditions que les jeunes Suisses aient envie de servir sous l’uniforme? Se lever tous les matins à 5h30 durant quatre mois, apprendre à ramper sous des barbelés, faire des marches de 30 ou 40 km avec 30 kilos sur le dos, d’accord, mais à condition de savoir à quoi cela sert.

Quant aux commandants d’écoles de recrues et aux commandants de compagnie qui verront débarquer les jeunes gens qui ont demandé à faire le service civil et que l’on aura contraints à rejoindre l’armée, je leur souhaite plein succès, mais je ne voudrais pas être à leur place. Il manquera en effet à ces soldats un ingrédient fondamental: la motivation. Or, l’histoire militaire le montre: le moral des troupes est aussi important que l’armement.

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