Où que l’on aille en vacances, les vestiges architecturaux du passé sont pris d’assaut par des touristes curieux et émerveillés. En saison, les foules se pressent pour accéder aux pyramides de Gizeh (avant les attentats), au baptistère de Florence ou à Notre-Dame de Paris, pour entrer au château de Versailles, de Prague ou de Schönbrunn, pour admirer en son entier la ville de Saint-Pétersbourg… L’économie touristique moderne repose avant tout sur les vestiges du passé, sur le désir de grandeur des monarques, sur la démesure des bâtisseurs de cathédrales, sur l’ardent désir d’immortalité de nos ancêtres plus ou moins lointains.

Tenir compte du retour sur investissement

Lorsque les livres d’histoire relatent ce que les pharaons, les rois, les papes ou les empereurs dépensaient pour construire ces bâtiments à leur gloire ou à celle de Dieu, ils condamnent ces gaspillages et cet argent soustrait au peuple. Mais ils oublient toujours de calculer le retour sur investissement ou ROI (return on investment) de ces réalisations, soit la somme d’argent gagnée par rapport au montant initialement investi. Si ce ratio est déjà élevé à l’échelle des générations ayant travaillé à ces constructions, il devient considérable en intégrant les retombées touristiques engrangées aux XXe et XXIe siècles, avec leurs effets sur l’emploi ou en revenus induits et en image internationale.

Quand bien même les souverains d’autrefois œuvraient à leur propre renommée, toutes leurs réalisations étaient durables, au sens actuel du terme. En effet, ils employaient des milliers de bâtisseurs et satisfaisaient ainsi aux besoins sociaux de leur temps. En outre, ils se projetaient dans le futur et, en finançant des artisans et des artistes, ils privilégiaient l’art et le beau, permettant ainsi aux générations futures d’y accéder et d’être en cela une «humanité véritable», selon le théoricien allemand de la durabilité Hans Jonas. Sous cet angle, et sans mauvais jeu de mots, le ROI de la royauté est incalculable. Notre époque est donc redevable à tous ces bâtisseurs et devrait se montrer à la hauteur. Est-ce le cas?

Château à vendre

Le château d’Hauteville à Saint-Légier-La Chiésaz, dans le canton de Vaud, est à vendre mais ne trouve pas de repreneur privé, ce qui s’explique aisément. Bâti au XVIIIe siècle, le corps de bâtiment couvre 2000 m2, compte 30 pièces, un parc de 27 hectares avec vignes, essences centenaires et jardin à la française. Peu nombreux sont les particuliers qui pourraient avoir l’usage d’un tel domaine. Mais la beauté des lieux, le site, le classicisme de l’architecture et l’équilibre de l’ensemble sont inestimables.

L’Etat décline

Hauteville est répertorié comme bien culturel suisse d’importance nationale, ce qui n’a pas empêché que tout son contenu soit dispersé et qu’il soit aujourd’hui vide de son mobilier d’origine, de sa bibliothèque et des œuvres d’art qui le décoraient. En outre, faute de repreneur, son état ne cesse de se dégrader. Au moment de trouver un site pour le musée cantonal des beaux-arts, les communes de la Riviera avaient proposé un projet qui, non sans raison d’ailleurs, avait été recalé. Il est inconcevable pourtant de ne rien faire et de laisser en friche un tel joyau. Hauteville serait pourtant une pièce de choix pour les visiteurs de la région, passant du Moyen Age avec Chillon au Siècle des lumières avec Hauteville, en finissant par la modernité avec le musée Chaplin, tout cela dans un rayon de dix kilomètres!

En toute logique, l’Etat de Vaud et la Confédération ont été approchés pour reprendre ce bien sous leur houlette éclairée, mais ils ont décliné l’invite en affirmant que l’Etat n’avait pas pour objectif d’acheter des châteaux. Ah bon! Et qui décide de ces objectifs? Peut-on accepter que, alors que des anciens éclairés ont laissé un témoignage historique et artistique de leur époque, l’Etat moderne s’en lave les mains? Comme s’il suffisait de construire des autoroutes, des écoles et des hôpitaux, ou de financer des Jeux olympiques! Comme si l’homme ne vivait que de pain!